Il était
une fois un roi et une reine qui n’avaient qu’un fils
qu’ils aimaient passionnément, bien qu’il fût
très mal fait. Il était aussi gros que le plus gros
homme, et aussi petit que le plus petit nain. Mais ce n’était
rien de la laideur de son visage et de la difformité de son
corps en comparaison de la malice de son esprit : c’était
une bête opiniâtre qui désolait tout le monde.
Dès sa plus grande enfance le roi le remarqua bien, mais la
reine en était folle ; elle contribuait encore à le
gâter par des complaisances outrées, qui lui faisaient
connaître le pouvoir qu’il avait sur elle ; et pour faire
sa cour à cette princesse, il fallait lui dire que son fils
était beau et spirituel. Elle voulut lui donner un nom qui
inspirât du respect et de la crainte.
Après avoir
longtemps cherché, elle l’appela Furibon.Quand il fut
en âge d’avoir un gouverneur, le roi choisit un prince
qui avait d’anciens droits sur la couronne, qu’il aurait
soutenus en homme de courage, si ses affaires avaient été
en meilleur état ; mais il y avait longtemps qu’il n’y
pensait plus : toute son application était à bien élever
son fils unique. Il n’a jamais été un plus beau
naturel, un esprit plus vif et plus pénétrant, plus
docile et plus soumis ; tout ce qu’il disait avait un tour heureux
et une grâce particulière : sa personne était
toute parfaite.Le roi ayant choisi ce grand seigneur pour conduire
la jeunesse de Furibon, il lui commanda d’être bien obéissant
; mais c’était un indocile que l’on fouettait cent
fois sans le corriger de rien. Le fils de son gouverneur s’appelait
Léandre : tout le monde l’aimait.
Les dames le
voyaient très favorablement, mais il ne s’attachait à
pas une : elles l’appelaient le bel indifférent. Elles
lui faisaient la guerre sans le faire changer de manière :
il ne quittait presque point Furibon ; cette compagnie ne servait
qu’à le faire trouver plus hideux. Il ne s’approchait
des dames que pour leur dire des duretés : tantôt elles
étaient mal habillées, une autre fois elles avaient
l’air provincial ; il les accusait devant tout le monde d’être
fardées. Il ne voulait savoir leurs intrigues que po ur en
parler à la reine, qui les grondait, et pour les punir, elle
les faisait jeûner. Tout cela était cause que l’on
haïssait mortellement Furibon ; il le voyait bien, et s’en
prenait presque toujours au jeune Léandre.« Vous êtes
fort heureux, lui disait-il en le regardant de travers : les dames
vous louent et vous applaudissent, elles ne sont pas de même
pour moi.– Seigneur, répliquait-il modestement, le respect
qu’elles ont pour vous les empêche de se familiariser.–
Elles font fort bien, disait-il, car je les battrais comme plâtre
pour leur apprendre leur devoir. »Un jour qu’il était
arrivé des ambassadeurs de bien loin, le prince, accompagné
de Léandre, resta dans une galerie pour les voir passer.
Dès que
les ambassadeurs aperçurent Léandre, ils s’avancèrent,
et vinrent lui faire de profondes révérences, témoignant
par des signes leur admiration ; puis, regardant Furibon, ils crurent
que c’était son nain ; ils le prirent par le bras, le
firent tourner et retourner en dépit qu’il en eût.Léandre
était au désespoir ; il se tuait de leur dire que c’était
le fils du roi, ils ne l’entendaient point ; par malheur l’interprète
était allé les attendre chez le roi. Léandre,
connaissant qu’ils ne comprenaient rien à ses signes,
s’humiliait encore davantage auprès de Furibon ; et les
ambassadeurs, aussi bien que ceux de leur suite, croyant que c’était
un jeu, riaient à s’en trouver mal, et voulaient lui
donner des croquignoles et des nasardes à la mode de leur pays.
Ce prince, désespéré,
tira sa petite épée, qui n’était pas plus
longue qu’un éventail ; il aurait fait quelque violence,
sans le roi qui venait au-devant des ambassadeurs, et qui demeura
bien surpris de cet emportement. Il leur en demanda excuse, car il
savait leur langue ; ils lui r&ea cute;pliquèrent que cela
ne tirait point à conséquence, qu’ils avaient
bien vu que cet affreux petit nain était de mauvaise humeur.
Le roi fut affligé que la méchante mine de son fils
et ses extravagances le fissent méconnaître.Quand Furibon
ne les vit plus, il prit Léandre par les cheveux, il lui en
arracha deux ou trois poignées : il l’aurait étranglé
s’il avait pu ; il lui défendit de paraître jamais
devant lui. Le père de Léandre, offensé du procédé
de Furibon, envoya son fils dans un château qu’il avait
à la campagne.
Il ne s’y
trouva point désœuvré, il aimait la chasse, la
pêche et la promenade, il savait peindre, il lisait beaucoup,
et jouait de plusieurs instruments. Il s’estima heureux de n’être
plus obligé de faire la cour à son fantasque prince,
et, malgré la solitude, il ne s’ennuyait pas un moment.Un
jour qu’il s’était promené longtemps dans
ses jardins, comme la chaleur augmentait, il entra dans un petit bois
dont les arbres étaient si hauts et si touffus qu’il
se trouva agréablement à l’ombre. Il commençait
à jouer de la flûte pour se divertir, lorsqu’il
sentit quelque chose qui faisait plusieurs tours à sa jambe
et qui la serrait très fort. Il regarda ce que ce pouvait être,
et fut bien surpris de voir une grosse couleuvre ; il prit son mouchoir,
et l’attrapant par la tête, il allait la tuer ; mais elle
entortilla encore le reste de son corps autour de son bras, et, le
regardant fixement, elle semblait lui demander grâce.
Un de ses jardiniers
arriva là-dessus il n’eut pas plus tôt aperçu
la couleuvre qu’il cria à son maître« Seigneur,
tenez-la bien, il y a une heure que je la poursuis pour la tuer ;
c’est la plus fine bête qui soit au monde, elle désole
nos parterres. »Léandre jeta encore les yeux sur la couleuvre,
qui était tachetée de mille couleurs extraordinaires,
et qui, le regardant toujours, ne remuait point pour se défendre.«
Puisque tu voulais la tuer, dit-il à son jardinier, et qu’elle
est venue se réfugier auprès de moi, je te défends
de lui faire aucun mal, je veux la nourrir ; et quand elle aura quitté
sa belle peau, je la laisserai aller. »Il retourna chez lui,
il la mit dans une grande chambre dont il garda la clef ; il lui fit
apporter du son, du lait, des fleurs et des herbes pour la nourrir
et pour la réjouir : voilà une couleuvre fort heureuse
! Il allait quelquefois la voir ; dès qu’elle l’apercevait,
elle venait au-devant de lui, rampant et faisant toutes les petites
mines et les airs gracieux dont une couleuvre est capable.
Ce prince en
était surpris ; mais cependant il n’y faisait pas une
grande attention.Toutes les dames de la cour étaient affligées
de son absence ; on ne parlait que de lui, on désirait son
retour. « Hélas ! disaient-elles, il n’y a plus
de plaisirs à la cour depuis que Léandre en est parti
; le méchant Furibon en est cause. Faut-il qu’il lui
veuille du mal d’être plus aimable et plus aimé
que lui ? Faut-il que pour lui plaire il se défigure la taille
et le visage ? Faut-il que pour lui ressembler il se disloque les
os, qu’il se fende la bouche jusqu’aux oreilles, qu’il
s’apetisse les yeux, qu’il s’arrache le nez ? Voilà
un petit magot bien injuste ! Il n’aura jamais de joie en sa
vie, car il ne trouvera personne qui ne soit plus beau que lui. »Quelque
méchants que soient les princes, ils ont toujours des flatteurs,
et même les méchants en ont plus que les autres.
Furibon avait
les siens : son pouvoir sur l’esprit de la reine le faisait
craindre. On lui conta ce que les dames disaient ; il se mit dans
une colère qui allait jusqu’à la fureur. Il entra
ainsi dans la chambre de la reine, et lui dit qu’il allait se
tuer à ses yeux, si elle ne trouvait le moyen de faire périr
Léandre. La reine, qui le haïssait parce qu’il était
plus beau que son singe de fils, répliqua qu’il y avait
longtemps qu’elle le regardait comme un traître, qu’elle
donnerait volontiers les mains à sa mort ; qu’il fallait
qu’il allât avec ses plus confidents à la chasse, que Léandre y viendrait, et qu’on lui apprendrait bien
à se faire aimer de to ut le monde.Furibon fut donc à
la chasse ; quand Léandre entendit des chiens et des cors dans
ses bois, il monta à cheval et vint voir qui c’était.
Il demeura fort surpris de la rencontre inopinée du prince
; il mit pied à terre et le salua respectueusement ; il le
reçut mieux qu’il ne l’espérait, et lui
dit de le suivre.
Aussitôt
il se détourna, faisant signe aux assassins de ne pas manquer
leur coup. Il s’éloignait fort vite, lorsqu’un
lion d’une grandeur prodigieuse sortit du fond de sa caverne,
et se lançant sur lui, le jeta par terre. Ceux qui l’accompagnaient
prirent la fuite ; Léandre resta seul à combattre ce
furieux animal. Il fut à lui l’épée à
la main, il hasarda d’en être dévoré, et
par sa valeur et son adresse il sauva son plus cruel ennemi. Furibon
s’était évanoui de peur ; Léandre le secourut
avec des soins merveilleux. Lorsqu’il fut un peu revenu, il
lui présenta son cheval pour monter dessus ; tout autre qu’un
ingrat aurait ressenti jusqu’au fond du cœur des obligations
si vives et si récentes et n’aurait pas manqué
de faire et de dire des merveilles. Point du tout, il ne regarda pas
seulement Léandre, et il ne se servit de son cheval que pour
aller chercher les assassins, auxquels il ordonna de le tuer.
Ils environnèrent
Léandre, et il aurait été infailliblement tué
s’il avait eu moins de courage. Il gagna un arbre, il s’y
appuya pour n’être pas attaqué par derrière,
il n’épargna aucun de ses ennemis, et combattit en homme
désespéré. Furibon, le croyant mort, se hâta
de venir pour se donner le plaisir de le voir ; mais il eut un autre
spectacle que celui auquel il s’attendait, tous ces scélérats
rendaient les derniers soupirs. Quand Léandre le vit, il s’avança
et lui dit :« Seigneur, si c’est par votre ordre que l’on
m’assassine, je suis fâché de m’être
défendu.– Vous êtes un insolent, répliqua
le prince en colère ; si jamais vous paraissez devant moi,
je vous ferai mourir. »Léandre ne lui répliqua
rien ; il se retira fort triste chez lui, et passa la nuit à
songer à ce qu’il devait faire, car il n’y avait
pas d’apparence de tenir tête au fils du roi. Il résolut
de voyager par le monde mais, étant près de partir,
il se souvint de la couleuvre ; il prit du lait et des fruits qu’il
lui porta.
En ouvrant la
porte, il aperçut une lueur extraordinaire qui brillait dans
un des coins de la chambre ; il y jeta les yeux, et fut surpris de
la présence d’une dame dont l’air noble et majestueux
ne laissait pas douter de la grandeur de sa naissance ; son habit
était de satin amarante, brodé de diamants et de perles.
Elle s’avança vers lui d’un air gracieux et lui
dit :« Jeune prince, ne cherchez point ici la couleuvre que
vous y avez apportée, elle n’y est plus ; vous me trouvez
à sa place pour vous payer ce qu’elle vous doit ; mais
il faut vous parler plus intelligiblement. Sachez que je suis la fée
Gentille, fameuse à cause des tours de gaieté et de
souplesse que je sais faire ; nous vivons cent ans sans vieillir,
sans maladies, sans chagrins et sans peines ; ce terme expiré,
nous devenons couleuvres pendant huit jours : c’est ce temps
seul qui nous est fatal, car alors nous ne pouvons plus prévoir
ni empêcher nos malheurs, et si l’on nous tue, nous ne
ressuscitons plus : ces huit jours expirés, nous reprenons
notre forme ordinaire, avec notre beauté, notre pouvoir et
nos trésors.
Vous savez à
présent, seigneur, les obligations que je vous ai, il est bien
juste que je m’en acquitte ; pensez à quoi je peux vous
être utile, et comptez sur moi. »Le jeune prince, qui
n’avait point eu jusque-là de commerce avec les fées,
demeura si surpris qu’il fut longtemps sans pouvoir parler.
Mais, lui faisant une profonde révérence :« Madame,
dit-il, après l’honneur que j’ai eu de vous servir,
il me semble que je n’ai rien à souhaiter de la fortune.–
J’aurais bien du chagrin, répliqua-t-elle, que vous ne
me missiez pas en état de vous être utile. Considérez
que je peux vous faire un grand roi, prolonger votre vie, vous rendre
plus aimable, vous donner des mines de diamants et des maisons pleines
d’or ; je peux vous rendre excellent orateur, poète,
musicien et peintre ; je peux vous faire aimer des dames, augmenter
votre esprit ; je peux vous faire lutin aérien, aquatique et
terrestre.
»Léandre
l’interrompit en cet endroit.« Permettez-moi, madame,
de vous demander, lui dit-il, à quoi me servirait d’être
lutin.– À mille choses utiles et agréables, repartit
la fée. Vous êtes invisible quand il vous plaît
; vous traversez en un instant le vaste espace de l’univers
; vous vous élevez sans avoir des ailes ; vous allez au fond
de la terre sans être mort ; vous pénétrez les
abîmes de la mer sans vous noyer ; vous entrez partout, quoique
les fenêtres et les portes soient fermées ; et, dès
que vous le jugez à propos, vous vous laissez voir sous votre
forme naturelle.– Ah ! madame, s’écria-t-il, je
choisis d’être lutin ; je suis sur le point de voyager,
j’imagine des plaisirs infinis dans ce personnage, et je le
préfère à toutes les autres choses que vous m’avez
si généreusement offertes.– Soyez lutin, répliqua
Gentille en lui passant trois fois la main sur les yeux et sur le
visage ; soyez lutin aimé, soyez lutin aimable, soyez lutin
lutinant. »Ensuite elle l’embrassa et lui donna un petit
chapeau rouge, garni de deux plumes de perroquet.
« Quand
vous l’ôterez, on vous verra. »Léandre, ravi,
enfonça le petit chapeau rouge sur sa tête, et souhaita
d’aller dans la forêt cueillir des roses sauvages qu’il
y avait remarquées. En même temps son corps devint aussi
léger que sa pensée ; il se transporta dans la forêt,
passant par la fenêtre et voltigeant comme un oiseau ; il ne
laissa pas de sentir de la crainte lorsqu’il se vit si élevé,
et qu’il traversait la rivière ; il appréhendait
de tomber dedans et que le pouvoir de la fée n’eût
pas celui de le garantir. Mais il se trouva heureusement au pied du
rosier ; il prit trois roses, et revint sur-le-champ dans la chambre
où la fée était encore : il les lui présenta,
étant ravi que son petit coup d’essai eût si bien
réussi. Elle lui dit de garder ces roses ; qu’il y en
avait une qui l ui fournirait tout l’argent dont il aurait besoin
; qu’en mettant l’autre sur la gorge de sa maîtresse,
il connaîtrait si elle était fidèle, et que la
dernière l’empêcherait d’être malade.
Puis, sans attendre
des remerciements, elle lui souhaita un heureux voyage et disparut.
Il se réjouit infiniment du beau don qu’il venait d’obtenir.«
Aurais-je pu penser, disait-il que, pour avoir sauvé une pauvre
couleuvre des mains de mon jardinier, il m’en serait revenu
des avantages si rares et si grands ? Ô que je vais me réjouir
! que je passerai d’agréables moments ! que je saurai
de choses ! Me voilà invisible ; je serai informé des
aventures les plus secrètes. »Il songea aussi qu’il
se ferait un ragoût sensible de prendre quelque vengeance de
Furibon. Il mit promptement ordre à ses affaires, et monta
sur le plus beau cheval de son écurie, appelé Gris-de-lin,
suivi de quelques-uns de ses domestiques vêtus de sa livrée,
pour que le bruit de son retour fût plus tôt répandu.
Il faut savoir que Furibon, qui était un grand menteur, avait
dit que sans son courage Léandre l’aurait assassiné
à la chasse ; qu’il avait tué tous ses gens, et
qu’il voulait qu’on en fît justice.
Le roi, importuné
par la reine, donna ordre qu’on allât l’arrêter
de sorte que, lorsqu’il vint d’un air si résolu,
Furibon en fut averti. Il était trop timide pour l’aller
chercher lui-même ; il courut dans la chambre de sa mère,
et lui di t que Léandre venait d’arriver, qu’il
la priait qu’on l’arrêtât. La reine, diligente
pour tout ce que pouvait désirer son magot de fils, ne manqua
pas d’aller trouver le roi, et le prince, impatient de savoir
ce qui serait résolu, la suivit sans dire mot. Il s’arrêta
à la porte, il en approcha l’oreille, et releva ses cheveux
pour mieux entendre. Léandre entra dans la grande salle du
palais avec le petit chapeau rouge sur sa tête : le voilà
devenu invisible. Dès qu’il aperçut Furibon qui
écoutait, il prit un clou avec un marteau, il y attacha rudement
son oreille.