Furibon se désespère, enrage, frappe comme un fou à
la porte, poussant de hauts cris. La reine, à cette voix, courut
l’ouvrir ; elle acheva d’emporter l’oreille de son
fils ; il saignait comme si on l’eût égorgé,
et faisait une laide grimace. La reine inconsolable le met sur ses
genoux, porte la main à son oreille, la baise et l’accommode.
Lutin se saisit d’une poignée de verges dont on fouettait
les petits chiens du roi, et commença d’en donner plusieurs
coups sur les mains de la reine et sur le museau de son fils : elle
s’écrie qu’on l’assassine, qu’on l’assomme.
Le roi regarde, le monde accourt, l’on n’aperçoit
personne ; l’on dit tout bas que la reine est folle, et que
cela ne lui vient que de douleur de voir l’oreille de Furibon
arrachée. Le roi est le premier à l e croire, il l’évite
quand elle veut l’approcher : cette scène était
fort plaisante. Enfin le bon Lutin donne encore mille coups à
Furibon, puis il sort de la chambre, passe dans le jardin, et se rend
visible.
Il va hardiment
cueillir les cerises, les abricots, les fraises et les fleurs du parterre
de la reine : c’était elle seule qui les arrosait, il
y allait de la vie d’y toucher. Les jardiniers, bien surpris,
vinrent dire à leurs majestés que le prince Léandre
dépouillait les arbres de fruits et le jardin de fleurs.
«
Quelle insolence ! s’écria la reine. Mon petit Furibon
! mon cher poupard, oublie pour un moment ton mal d’oreille, et
cours vers ce scélérat ; prends nos gardes, nos mousquetaires,
nos gendarmes, nos courtisans ; mets-toi à leur tête, attrape-le
et fais-en une capilotade. »
Furibon, animé
par sa mère et suivi de mille hommes bien armés, entre
dans le jardin, et voit Léandre sous un arbre qui lui jette
une pierre dont il lui casse le bras, et plus de cent oranges au reste
de sa troupe. On voulut courir vers Léandre, mais en même
temps on ne le vit plus. Il se glissa derrière Furibon qui
était déjà bien mal il lui passa une corde dans
les jambes, le voilà tombé sur le nez on le relève
et on le porte dans son lit bien malade.
Léandre,
satisfait de cette vengeance, retourna où ses gens l’attendaient
; il leur donna de l’argent et les renvoya dans son château,
ne voulant mener personne avec lui qui pût connaître les
secrets du petit chapeau rouge et des roses. Il n’avait point
déterminé où il voulait aller ; il monta sur son
beau cheval appelé Gris-de-lin, et le laissa marcher à
l’aventure. Il traversa des bois, des plaines, des coteaux et
des vallées sans compte et sans nombre ; il se reposait de temps
en temps, mangeait et dormait, sans rencontrer rien digne de remarque.
Enfin il arriva dans une forêt, où il s’arrêta
pour se mettre un peu à l’ombre, car il faisait grand chaud.
Au bout d’un
moment il entendit soupirer et sangloter ; il regarda de tous côtés,
il aperçut un homme qui courait, qui s’arrêtait,
qui criait, qui se taisait, qui s’arrachait les cheveux, qui
se meurtrissait de coups ; il ne douta point que ce ne fût quelque
malheureux insensé. Il lui parut bien fait et jeune ; ses habits
avaient été magnifiques, mais ils étaient tout
déchirés. Le prince, touché de compassion, l’aborda
:
«
Je vous vois dans un état, lui dit-il, si pitoyable, que je ne
peux m’empêcher de vous en demander le sujet, en vous offrant
mes services.
–
Ah ! seigneur, répondit ce jeune homme, il n’y a plus de
remède à mes maux : c’est aujourd’hui que
ma chère maîtresse va être sacrifiée à
un vieux jaloux qui a beaucoup de bien, mais qui la rendra la plus malheureuse
personne du monde !
–
Elle vous aime donc ? dit Léandre.
–
Je puis m’en flatter, répliqua-t-il.
–
Et dans quel lieu est-elle ? continua le prince.
–
Dans un château au bout de cette forêt, répondit
l’amant.
–
Hé bien, attendez-moi, dit encore Léandre, je vous en
donnerai de bonnes nouvelles avant qu’il soit peu. »
En
même temps il mit le petit chapeau rouge, et se souhaita dans
le château. Il n’y était pas encore qu’il entendit
l’agréable bruit de la symphonie. En arrivant, tout retentissait
de violons et d’instruments. Il entre dans un grand salon rempli
des parents et des amis du vieillard et de la jeune demoiselle : rien
n’était plus aimable qu’elle ; mais la pâleur
de son teint, la mélancolie qui paraissait sur son visage et
les larmes qui lui couvraient les yeux de temps en temps marquaient
assez sa peine.
Léandre
était alors Lutin, il resta dans un coin pour connaître
une partie de ceux qui étaient présents. Il vit le père
et la mère de cette jolie fille, qui la grondaient tout bas de
la mauvaise mine qu’elle faisait ; ensuite ils retournèrent
à leur place. Lutin se mit derrière la mère, et
s’approchant de son oreille, il lui dit :
«
Puisque tu contrains ta fille de donner sa main à ce vieux magot,
assure-toi qu’avant huit jours tu en seras punie par ta mort.
»
Cette
femme, effrayée d’entendre une voix et de n’apercevoir
personne, et encore plus de la menace qui lui était faite, jeta
un grand cri et tomba de son haut. Son mari lui demanda ce qu’elle
avait. Elle s’écria qu’elle était morte si
le mariage de sa fille s’achevait ; qu’elle ne le souffrirait
pas pour tous les trésors du monde. Le mari voulut se moquer
d’elle, il la traitait de visionnaire ; mais Lutin s’en
approcha et lui dit :
«
Vieil incrédule, si tu ne crois ta femme, il t’en coûtera
la vie ; romps l’hymen de ta fille et la donne promptement à
celui qu’elle aime. »
Ces
paroles produisirent un effet admirable ; on congédia sur-le-champ
le fiancé, on lui dit qu’on ne rompait que par des ordres
d’en haut. Il en voulait douter et chicaner, car il était
Normand ; mais Lutin lui fit un si terrible hou hou dans l’oreille
qu’il en pensa devenir sourd ; et pour l’achever, il lui
marcha si fort sur ses pieds goutteux qu’il les écrasa.
Ainsi on courut
chercher l’amant du bois, qui continuait de se désespérer.
Lutin l’attendait avec mille impatiences, et il n’y avait
que sa jeune maîtresse qui pût en avoir davantage. L’amant
et la maîtresse furent sur le point de mourir de joie ; le festin
qui avait été préparé pour les noces du
vieillard servit à celles de ces heureux amants ; et Lutin,
se délutinant, parut tout d’un coup à la porte
de la salle, comme un étranger qui était attiré
par le bruit de la fête. Dès que le marié l’aperçut,
il courut se jeter à ses pieds, le nommant de tous les noms
que sa reconnaissance pouvait lui fournir. Il passa deux jours dans
ce château, et s’il avait voulu il les aurait ruinés,
car ils lui offrirent tout leur bien ; il ne quitta une si bonne compagnie
qu’avec regr et.
Il continua son
voyage, et se rendit dans une grande ville où était
une reine qui se faisait un plaisir de grossir sa cour des plus belles
personnes de son royaume. Léandre en arrivant se fit faire
le plus grand équipage que l’on eût jamais vu ;
mais aussi il n’avait qu’à secouer sa rose, et
l’argent ne manquait point. Il est aisé de juger qu’étant
beau, jeune, spirituel, et surtout magnifique, la reine et toutes
les princesses le reçurent avec mille témoignages d’estime
et de considération. Cette cour était des plus galantes
; n’y point aimer, c’était se donner un ridicule
: il voulut suivre la coutume, et pensa qu’il se ferait un jeu
de l’amour, et qu’en s’en allant il laisserait sa
passion comme son train. Il jeta les yeux sur une des filles d’honneur
de la reine, qu’on appelait la be lle Blondine. C’était
une personne fort accomplie, mais si froide et si sérieuse
qu’il ne savait pas trop par où s’y prendre pour
lui plaire.
Il lui donnait
des fêtes enchantées, le bal et la comédie tous
les soirs ; il lui faisait venir des raretés des quatre parties
du monde, tout cela ne pouvait la toucher ; et plus elle lui paraissait
indifférente, plus il s’obstinait à lui plaire
: ce qui l’engageait davantage, c’est qu’il croyait
qu’elle n’avait jamais rien aimé. Pour être
plus certain, il lui prit envie d’éprouver sa rose ;
il la mit en badinant sur la gorge de Blondine : en même temps,
de fraîche et d’épanouie qu’elle était,
elle devint sèche et fanée. Il n’en fallut pas
davantage pour faire connaître à Léandre qu’il
avait un rival aimé ; il le ressentit vivement, et, pour en
être convaincu par ses yeux, il se souhaita le soir dans la
chambre de Blondine. Il y vit entrer un musicien de la plus méchante
mine qu’il est possible ; il lui hurla trois ou quatre couplets
qu’il avait faits pour elle, dont les paroles et la musique
étaient détestables ; mais elle s’en récréait
comme de la plus belle chose qu’elle eût entendue de sa
vie ; il faisait des grimaces de possédé, qu’elle
louait, tant elle était folle de lui ; et enfin elle permit
à ce crasseux de lui baiser la main pour sa peine. Lutin outré
se jeta sur l’impertinent musicien, et le poussant rudement
contre un balcon, il le jeta dans le jardin, où il se cassa
ce qui lui restait de dents.
Si
la foudre était tombée sur Blondine, elle n’aurait
pas été plus surprise ; elle crut que c’était
un esprit. Lutin sortit de la chambre sans se laisser voir, et sur-le-champ
il retourna chez lui, où il écrivit à Blondine
tous les reproches qu’elle méritait. Sans attendre sa réponse
il partit, laissant son équipage à ses écuyers
et à ses gentilshommes ; il récompensa le reste de ses
gens. Il prit le fidèle Gris-de-lin et monta dessus, bien résolu
de ne plus aimer après un tel tour.Léandre s’éloigna
d’une vitesse extrême. Il fut longtemps chagrin ; mais sa
raison et l’absence le guérirent. Il se rendit dans une
autre ville, où il apprit en arrivant qu’il y avait ce
jour-là une grande cérémonie pour une fille qu’on
allait mettre parmi les vestales, quoiqu’elle n’y voulût
point entrer. Le prince en fut touché ; il semblait que son petit
chapeau rouge ne lui devait servir que pour réparer les torts
publics et pour consoler les affligés. Il courut au temple ;
la jeune enfant était couronnée de fleurs, vêtue
de blanc, couverte de ses cheveux ; deux de ses frères la conduisaient
par la main, et sa mère la suivait avec une grosse troupe d’hommes
et de femmes ; la plus ancienne des vestales attendait à la porte
du temple. En même temps Lutin cria à tue-tête :
« Arrêtez,
arrêtez, mauvais frères, mère inconsidérée,
arrêtez, le ciel s’oppose à cette injuste cérémonie
! Si vous passez outre, vous serez écrasés comme des
grenouilles. »
On regardait de
tous côtés sans voir d’où venaient ces terribles
menaces. Les frères dirent que c’était l’amant
de leur sœur qui s’était caché au fond de
quelque trou pour faire ainsi l’oracle ; mais Lutin en colère
prit un long bâton et leur en donna cent coups. On voyait hausser
et baisser le bâton sur leurs épaules, comme un marteau
dont on aurait frappé l’enclume ; il n’y avait
plus moyen de dire que les coups n’étaient pas réels.
La frayeur saisit les vestales, elles s’enfuirent ; chacun en
fit autant. Lutin resta avec la jeune victime. Il ôta promptement
son petit chapeau, et lui demanda en quoi il pouvait la servir. Elle
lui dit, avec plus de hardiesse qu’on n’en aurait attendu
d’une fille de son âge, qu’il y avait un cavalier
qui ne lui était pas indiff&ea cute;rent, mais qu’il
lui manquait du bien ; il leur secoua tant la rose de la fée
Gentille qu’il leur laissa dix millions : ils se marièrent
et vécurent très heureux.
La
dernière aventure qu’il eut fut la plus agréable.
En entrant dans une grande forêt, il entendit les cris plaintifs
d’une jeune personne : il ne douta point qu’on ne lui fît
quelque violence ; il regarda de tous côtés, et enfin il
aperçut quatre hommes bien armés qui emmenaient une fille
qui paraissait avoir treize ou quatorze ans. Il s’approcha au
plus vite et leur cria :
«
Que vous a fait cette enfant pour la traiter comme une esclave ?
–
Ha ! ha ! mon petit seigneur, dit le plus apparent de la troupe, de
quoi vous mêlez-vous ?
–
Je vous ordonne, ajouta Léandre, de la laisser tout à
l’heure.
–
Oui, oui, nous n’y manquerons pas », s’écrièrent-ils
en riant.
Le
prince en colère se jette par terre et met le petit chapeau rouge,
car il ne trouvait pas trop nécessaire d’attaquer lui seul
quatre hommes qui étaient assez forts pour en battre douze. Quand
il eut son petit chapeau, bien fin qui l’aurait vu ; les voleurs
dirent :
«
Il a fui, ce n’est pas la peine de le chercher ; attrapons seulement
son cheval. »
Il
y en eut un qui resta avec la jeune fille pour la garder, pendant que
les trois autres coururent après Gris-de-lin qui leur donnait
bien de l’exercice : la petite fille continuait de crier et de
se plaindre.
« Hélas
! ma belle princesse, disait-elle, que j’étais heureuse
dans votre palais ! Comment pourrai-je vivre éloignée
de vous ? Si vous saviez ma triste aventure, vous enverriez vos amazones
après la pauvre Abricotine. »
Léandre
l’écoutait et sans tarder il saisit le bras du voleur qui
la retenait, et l’attacha contre un arbre, sans qu’il eût
le temps ni la force de se défendre, car il ne voyait pas même
celui qui le liait. Aux cris qu’il fit, il y eut un de ses camarades
qui vint tout essoufflé et lui demanda qui l’avait attaché.
«
Je n’en sais rien, dit-il, je n’ai vu personne.
–
C’est pour t’excuser, dit l’autre ; mais je sais depuis
longtemps que tu n’es qu’un poltron, je vais te traiter
comme tu le mérites. »
Il lui donna une
vingtaine de coups d’étrivière. Lutin se divertissait
fort à le voir crier ; puis, s’approchant du second voleur,
il lui prit les bras et l’attacha vis-à-vis de son camarade.
Il ne manqua pas alors de lui dire :
«
Hé bien ! brave homme, qui vient donc de te garrotter ? N’es-tu
pas un grand poltron de l’avoir souffert ? »
L’autre
ne disait mot, et baissait la tête de honte, ne pouvant imaginer
par quel moyen il avait été attaché sans avoir
vu personne. Cependant Abricotine profita de ce moment pour fuir, sans
savoir même où elle allait. Léandre, ne la voyant
plus, appela trois fois Gris-de-lin, qui, se sentant pressé d’aller
trouver son maître, se défit en deux coups de pieds des
deux voleurs qui l’avaient poursuivi ; il cassa la tête
de l’un, et trois côtes de l’autre. Il n’était
plus question que de rejoindre Abricotine, car elle avait paru fort
jolie à Lutin ; il souhaita d’être où était
cette jeune fille. En même temps il y fut ; il la trouva si lasse,
si lasse, qu’elle s’appuyait contre les arbres, ne pouvant
se soutenir. Lorsqu’elle aperçut Gris-de-lin, qui venait
si gaillardement, elle s’écria :
« Bon, bon,
voici un joli cheval qui reportera Abricotine au palais des plaisirs.
»