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Le prince lutin - partie II


Furibon se désespère, enrage, frappe comme un fou à la porte, poussant de hauts cris. La reine, à cette voix, courut l’ouvrir ; elle acheva d’emporter l’oreille de son fils ; il saignait comme si on l’eût égorgé, et faisait une laide grimace. La reine inconsolable le met sur ses genoux, porte la main à son oreille, la baise et l’accommode. Lutin se saisit d’une poignée de verges dont on fouettait les petits chiens du roi, et commença d’en donner plusieurs coups sur les mains de la reine et sur le museau de son fils : elle s’écrie qu’on l’assassine, qu’on l’assomme. Le roi regarde, le monde accourt, l’on n’aperçoit personne ; l’on dit tout bas que la reine est folle, et que cela ne lui vient que de douleur de voir l’oreille de Furibon arrachée. Le roi est le premier à l e croire, il l’évite quand elle veut l’approcher : cette scène était fort plaisante. Enfin le bon Lutin donne encore mille coups à Furibon, puis il sort de la chambre, passe dans le jardin, et se rend visible.

Il va hardiment cueillir les cerises, les abricots, les fraises et les fleurs du parterre de la reine : c’était elle seule qui les arrosait, il y allait de la vie d’y toucher. Les jardiniers, bien surpris, vinrent dire à leurs majestés que le prince Léandre dépouillait les arbres de fruits et le jardin de fleurs.

« Quelle insolence ! s’écria la reine. Mon petit Furibon ! mon cher poupard, oublie pour un moment ton mal d’oreille, et cours vers ce scélérat ; prends nos gardes, nos mousquetaires, nos gendarmes, nos courtisans ; mets-toi à leur tête, attrape-le et fais-en une capilotade. »

Furibon, animé par sa mère et suivi de mille hommes bien armés, entre dans le jardin, et voit Léandre sous un arbre qui lui jette une pierre dont il lui casse le bras, et plus de cent oranges au reste de sa troupe. On voulut courir vers Léandre, mais en même temps on ne le vit plus. Il se glissa derrière Furibon qui était déjà bien mal il lui passa une corde dans les jambes, le voilà tombé sur le nez on le relève et on le porte dans son lit bien malade.

Léandre, satisfait de cette vengeance, retourna où ses gens l’attendaient ; il leur donna de l’argent et les renvoya dans son château, ne voulant mener personne avec lui qui pût connaître les secrets du petit chapeau rouge et des roses. Il n’avait point déterminé où il voulait aller ; il monta sur son beau cheval appelé Gris-de-lin, et le laissa marcher à l’aventure. Il traversa des bois, des plaines, des coteaux et des vallées sans compte et sans nombre ; il se reposait de temps en temps, mangeait et dormait, sans rencontrer rien digne de remarque. Enfin il arriva dans une forêt, où il s’arrêta pour se mettre un peu à l’ombre, car il faisait grand chaud.

Au bout d’un moment il entendit soupirer et sangloter ; il regarda de tous côtés, il aperçut un homme qui courait, qui s’arrêtait, qui criait, qui se taisait, qui s’arrachait les cheveux, qui se meurtrissait de coups ; il ne douta point que ce ne fût quelque malheureux insensé. Il lui parut bien fait et jeune ; ses habits avaient été magnifiques, mais ils étaient tout déchirés. Le prince, touché de compassion, l’aborda :

« Je vous vois dans un état, lui dit-il, si pitoyable, que je ne peux m’empêcher de vous en demander le sujet, en vous offrant mes services.
– Ah ! seigneur, répondit ce jeune homme, il n’y a plus de remède à mes maux : c’est aujourd’hui que ma chère maîtresse va être sacrifiée à un vieux jaloux qui a beaucoup de bien, mais qui la rendra la plus malheureuse personne du monde !
– Elle vous aime donc ? dit Léandre.
– Je puis m’en flatter, répliqua-t-il.
– Et dans quel lieu est-elle ? continua le prince.
– Dans un château au bout de cette forêt, répondit l’amant.
– Hé bien, attendez-moi, dit encore Léandre, je vous en donnerai de bonnes nouvelles avant qu’il soit peu. »
En même temps il mit le petit chapeau rouge, et se souhaita dans le château. Il n’y était pas encore qu’il entendit l’agréable bruit de la symphonie. En arrivant, tout retentissait de violons et d’instruments. Il entre dans un grand salon rempli des parents et des amis du vieillard et de la jeune demoiselle : rien n’était plus aimable qu’elle ; mais la pâleur de son teint, la mélancolie qui paraissait sur son visage et les larmes qui lui couvraient les yeux de temps en temps marquaient assez sa peine.
Léandre était alors Lutin, il resta dans un coin pour connaître une partie de ceux qui étaient présents. Il vit le père et la mère de cette jolie fille, qui la grondaient tout bas de la mauvaise mine qu’elle faisait ; ensuite ils retournèrent à leur place. Lutin se mit derrière la mère, et s’approchant de son oreille, il lui dit :

« Puisque tu contrains ta fille de donner sa main à ce vieux magot, assure-toi qu’avant huit jours tu en seras punie par ta mort. »
Cette femme, effrayée d’entendre une voix et de n’apercevoir personne, et encore plus de la menace qui lui était faite, jeta un grand cri et tomba de son haut. Son mari lui demanda ce qu’elle avait. Elle s’écria qu’elle était morte si le mariage de sa fille s’achevait ; qu’elle ne le souffrirait pas pour tous les trésors du monde. Le mari voulut se moquer d’elle, il la traitait de visionnaire ; mais Lutin s’en approcha et lui dit :
« Vieil incrédule, si tu ne crois ta femme, il t’en coûtera la vie ; romps l’hymen de ta fille et la donne promptement à celui qu’elle aime. »

Ces paroles produisirent un effet admirable ; on congédia sur-le-champ le fiancé, on lui dit qu’on ne rompait que par des ordres d’en haut. Il en voulait douter et chicaner, car il était Normand ; mais Lutin lui fit un si terrible hou hou dans l’oreille qu’il en pensa devenir sourd ; et pour l’achever, il lui marcha si fort sur ses pieds goutteux qu’il les écrasa.

Ainsi on courut chercher l’amant du bois, qui continuait de se désespérer. Lutin l’attendait avec mille impatiences, et il n’y avait que sa jeune maîtresse qui pût en avoir davantage. L’amant et la maîtresse furent sur le point de mourir de joie ; le festin qui avait été préparé pour les noces du vieillard servit à celles de ces heureux amants ; et Lutin, se délutinant, parut tout d’un coup à la porte de la salle, comme un étranger qui était attiré par le bruit de la fête. Dès que le marié l’aperçut, il courut se jeter à ses pieds, le nommant de tous les noms que sa reconnaissance pouvait lui fournir. Il passa deux jours dans ce château, et s’il avait voulu il les aurait ruinés, car ils lui offrirent tout leur bien ; il ne quitta une si bonne compagnie qu’avec regr et.

Il continua son voyage, et se rendit dans une grande ville où était une reine qui se faisait un plaisir de grossir sa cour des plus belles personnes de son royaume. Léandre en arrivant se fit faire le plus grand équipage que l’on eût jamais vu ; mais aussi il n’avait qu’à secouer sa rose, et l’argent ne manquait point. Il est aisé de juger qu’étant beau, jeune, spirituel, et surtout magnifique, la reine et toutes les princesses le reçurent avec mille témoignages d’estime et de considération. Cette cour était des plus galantes ; n’y point aimer, c’était se donner un ridicule : il voulut suivre la coutume, et pensa qu’il se ferait un jeu de l’amour, et qu’en s’en allant il laisserait sa passion comme son train. Il jeta les yeux sur une des filles d’honneur de la reine, qu’on appelait la be lle Blondine. C’était une personne fort accomplie, mais si froide et si sérieuse qu’il ne savait pas trop par où s’y prendre pour lui plaire.

Il lui donnait des fêtes enchantées, le bal et la comédie tous les soirs ; il lui faisait venir des raretés des quatre parties du monde, tout cela ne pouvait la toucher ; et plus elle lui paraissait indifférente, plus il s’obstinait à lui plaire : ce qui l’engageait davantage, c’est qu’il croyait qu’elle n’avait jamais rien aimé. Pour être plus certain, il lui prit envie d’éprouver sa rose ; il la mit en badinant sur la gorge de Blondine : en même temps, de fraîche et d’épanouie qu’elle était, elle devint sèche et fanée. Il n’en fallut pas davantage pour faire connaître à Léandre qu’il avait un rival aimé ; il le ressentit vivement, et, pour en être convaincu par ses yeux, il se souhaita le soir dans la chambre de Blondine. Il y vit entrer un musicien de la plus méchante mine qu’il est possible ; il lui hurla trois ou quatre couplets qu’il avait faits pour elle, dont les paroles et la musique étaient détestables ; mais elle s’en récréait comme de la plus belle chose qu’elle eût entendue de sa vie ; il faisait des grimaces de possédé, qu’elle louait, tant elle était folle de lui ; et enfin elle permit à ce crasseux de lui baiser la main pour sa peine. Lutin outré se jeta sur l’impertinent musicien, et le poussant rudement contre un balcon, il le jeta dans le jardin, où il se cassa ce qui lui restait de dents.

Si la foudre était tombée sur Blondine, elle n’aurait pas été plus surprise ; elle crut que c’était un esprit. Lutin sortit de la chambre sans se laisser voir, et sur-le-champ il retourna chez lui, où il écrivit à Blondine tous les reproches qu’elle méritait. Sans attendre sa réponse il partit, laissant son équipage à ses écuyers et à ses gentilshommes ; il récompensa le reste de ses gens. Il prit le fidèle Gris-de-lin et monta dessus, bien résolu de ne plus aimer après un tel tour.Léandre s’éloigna d’une vitesse extrême. Il fut longtemps chagrin ; mais sa raison et l’absence le guérirent. Il se rendit dans une autre ville, où il apprit en arrivant qu’il y avait ce jour-là une grande cérémonie pour une fille qu’on allait mettre parmi les vestales, quoiqu’elle n’y voulût point entrer. Le prince en fut touché ; il semblait que son petit chapeau rouge ne lui devait servir que pour réparer les torts publics et pour consoler les affligés. Il courut au temple ; la jeune enfant était couronnée de fleurs, vêtue de blanc, couverte de ses cheveux ; deux de ses frères la conduisaient par la main, et sa mère la suivait avec une grosse troupe d’hommes et de femmes ; la plus ancienne des vestales attendait à la porte du temple. En même temps Lutin cria à tue-tête :

« Arrêtez, arrêtez, mauvais frères, mère inconsidérée, arrêtez, le ciel s’oppose à cette injuste cérémonie ! Si vous passez outre, vous serez écrasés comme des grenouilles. »

On regardait de tous côtés sans voir d’où venaient ces terribles menaces. Les frères dirent que c’était l’amant de leur sœur qui s’était caché au fond de quelque trou pour faire ainsi l’oracle ; mais Lutin en colère prit un long bâton et leur en donna cent coups. On voyait hausser et baisser le bâton sur leurs épaules, comme un marteau dont on aurait frappé l’enclume ; il n’y avait plus moyen de dire que les coups n’étaient pas réels. La frayeur saisit les vestales, elles s’enfuirent ; chacun en fit autant. Lutin resta avec la jeune victime. Il ôta promptement son petit chapeau, et lui demanda en quoi il pouvait la servir. Elle lui dit, avec plus de hardiesse qu’on n’en aurait attendu d’une fille de son âge, qu’il y avait un cavalier qui ne lui était pas indiff&ea cute;rent, mais qu’il lui manquait du bien ; il leur secoua tant la rose de la fée Gentille qu’il leur laissa dix millions : ils se marièrent et vécurent très heureux.

La dernière aventure qu’il eut fut la plus agréable. En entrant dans une grande forêt, il entendit les cris plaintifs d’une jeune personne : il ne douta point qu’on ne lui fît quelque violence ; il regarda de tous côtés, et enfin il aperçut quatre hommes bien armés qui emmenaient une fille qui paraissait avoir treize ou quatorze ans. Il s’approcha au plus vite et leur cria :
« Que vous a fait cette enfant pour la traiter comme une esclave ?
– Ha ! ha ! mon petit seigneur, dit le plus apparent de la troupe, de quoi vous mêlez-vous ?
– Je vous ordonne, ajouta Léandre, de la laisser tout à l’heure.
– Oui, oui, nous n’y manquerons pas », s’écrièrent-ils en riant.
Le prince en colère se jette par terre et met le petit chapeau rouge, car il ne trouvait pas trop nécessaire d’attaquer lui seul quatre hommes qui étaient assez forts pour en battre douze. Quand il eut son petit chapeau, bien fin qui l’aurait vu ; les voleurs dirent :
« Il a fui, ce n’est pas la peine de le chercher ; attrapons seulement son cheval. »
Il y en eut un qui resta avec la jeune fille pour la garder, pendant que les trois autres coururent après Gris-de-lin qui leur donnait bien de l’exercice : la petite fille continuait de crier et de se plaindre.

« Hélas ! ma belle princesse, disait-elle, que j’étais heureuse dans votre palais ! Comment pourrai-je vivre éloignée de vous ? Si vous saviez ma triste aventure, vous enverriez vos amazones après la pauvre Abricotine. »

Léandre l’écoutait et sans tarder il saisit le bras du voleur qui la retenait, et l’attacha contre un arbre, sans qu’il eût le temps ni la force de se défendre, car il ne voyait pas même celui qui le liait. Aux cris qu’il fit, il y eut un de ses camarades qui vint tout essoufflé et lui demanda qui l’avait attaché.
« Je n’en sais rien, dit-il, je n’ai vu personne.
– C’est pour t’excuser, dit l’autre ; mais je sais depuis longtemps que tu n’es qu’un poltron, je vais te traiter comme tu le mérites. »

Il lui donna une vingtaine de coups d’étrivière. Lutin se divertissait fort à le voir crier ; puis, s’approchant du second voleur, il lui prit les bras et l’attacha vis-à-vis de son camarade. Il ne manqua pas alors de lui dire :

« Hé bien ! brave homme, qui vient donc de te garrotter ? N’es-tu pas un grand poltron de l’avoir souffert ? »
L’autre ne disait mot, et baissait la tête de honte, ne pouvant imaginer par quel moyen il avait été attaché sans avoir vu personne. Cependant Abricotine profita de ce moment pour fuir, sans savoir même où elle allait. Léandre, ne la voyant plus, appela trois fois Gris-de-lin, qui, se sentant pressé d’aller trouver son maître, se défit en deux coups de pieds des deux voleurs qui l’avaient poursuivi ; il cassa la tête de l’un, et trois côtes de l’autre. Il n’était plus question que de rejoindre Abricotine, car elle avait paru fort jolie à Lutin ; il souhaita d’être où était cette jeune fille. En même temps il y fut ; il la trouva si lasse, si lasse, qu’elle s’appuyait contre les arbres, ne pouvant se soutenir. Lorsqu’elle aperçut Gris-de-lin, qui venait si gaillardement, elle s’écria :

 

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