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Le prince lutin - partie IV

Léandre avait assez fait de chemin pour avoir bon appétit ; il s’approcha de ce grand repas, dont la seule odeur réjouissait. La princesse avait un chat bleu fort à la mode, qu’elle aimait beaucoup ; une de ses filles d’honneur le tenait entre ses bras elle lui dit :
« Madame, je vous avertis que Bluet a faim. »

On le mit à table avec une petite assiette d’or, et dessus une serviette à dentelle bien pliée : il avait un grelot d’or avec un collier de perles, et, d’un air de raminagrobis, il commença à manger.

« Ho, ho, dit Lutin en lui-même, un gros matou bleu, qui n’a peut-être jamais pris de souris, et qui n’est pas assurément de meilleure maison que moi, a l’honneur de manger avec ma belle princesse ! Je voudrais bien savoir s’il l’aime autant que je le fais, et s’il est juste que je n’avale que de la fumée quand il croque de bons morceaux. »
Il ôta tout doucement le chat bleu, il s’assit dans le fauteuil et le mit sur lui. Personne ne voyait Lutin : comment l’aurait-on vu ? il avait le petit chapeau rouge. La princesse mettait perdreaux, cailleteaux, faisandeaux, sur l’assiette d’or de Bluet ; perdreaux, cailleteaux, faisandeaux, disparaissaient en un moment ; toute la cour disait : « jamais chat bleu n’a mangé d’un plus grand appétit. » Il y avait des ragoûts excellents ; Lutin prenait une fourchette, et, tenant la patte du chat, il tâtait aux ragoûts : il la tirait quelquefois un peu trop fort ; Bluet n’entendait point raillerie, il miaulait et voulait égratigner comme un chat désespéré ; la princesse disait :

« Que l’on approche cette tourte ou cette fricassée au pauvre Bluet voyez comme il crie pour en avoir ; »

Léandre riait tout bas d’une si plaisante aventure, mais il avait grande soif, n’étant point accoutumé à faire de si longs repas sans boire ; il attrapa un gros melon avec la patte du chat, qui le désaltéra un peu ; et le souper étant presque fini, il courut au buffet et prit deux bouteilles d’un nectar délicieux. La princesse entra dans son cabinet ; elle dit à Abricotine de la suivre et de fermer la porte. Lutin marchait sur ses pas, et se trouva en tiers sans être aperçu. La princesse dit à sa confidente :
« Avoue-moi que tu as exagéré en me faisant le portrait de cet inconnu ; il n’est pas, ce me semble, possible qu’il soit si aimable.
– Je vous proteste, madame, répliqua-t-elle, que, si j’ai manqué en quelque chose, c’est à n’en avoir pas dit assez. »

La princesse soupira et se tut pour un moment ; puis, reprenant la parole :

« Je te sais bon gré, dit-elle, de lui avoir refusé de l’amener avec toi.
– Mais, madame, répondit Abricotine (qui était une franche finette, et qui pénétrait déjà les pensées de sa maîtresse), quand il serait venu admirer les merveilles de ces beaux lieux, quel mal vous en pouvait-il arriver ? Voulez-vous être éternellement inconnue dans un coin du monde, cachée au reste des mortels ? De quoi vous sert tant de grandeur, de pompe, de magnificence, si elle n’est vue de personne ?

– Tais-toi, tais-toi, petite causeuse, dit la princesse, ne trouble point l’heureux repos dont je jouis depuis six cents ans. Penses-tu que, si je menais une vie inquiète et turbulente, j’eusse vécu un si grand nombre d’années ? Il n’y a que les plaisirs innocents et tranquilles qui puissent produire de tels effets. N’avons-nous pas lu dans les plus belles histoires les révolutions des plus grands états, les coups imprévus d’une fortune inconstante, les désordres inouïs de l’amour, les peines de l’absence ou de la jalousie ? Qu’est-ce qui produit toutes ces alarmes et toutes ces afflictions ? le seul commerce que les humains ont les uns avec les autres. Je suis, grâce aux soins de ma mère, exempte de toutes ces traverses ; je ne connais ni les amertumes du cœur, ni les désirs inutiles, ni l’envie, ni l ’amour, ni la haine. Ah ! vivons, vivons toujours avec la même indifférence ! »

Abricotine n’osa répondre ; la princesse attendit quelque temps, puis elle lui demanda si elle n’avait rien à dire. Elle répliqua qu’elle pensait qu’il était donc bien inutile d’avoir envoyé son portrait dans plusieurs cours, où il ne servirait qu’à faire des misérables ; que chacun aurait envie de l’avoir, et que, n’y pouvant réussir, ils se désespéreraient.
« Je t’avoue, malgré cela, dit la princesse, que je voudrais que mon portrait tombât entre les mains de cet étranger dont tu ne sais pas le nom.
– Hé ! madame, répondit-elle, n’a-t-il pas déjà un désir assez violent de vous voir ? Voudriez-vous l’augmenter ?

– Oui, s’écria la princesse, un certain mouvement de vanité qui m’avait été inconnu jusqu’à présent m’en fait naître l’envie. »

Lutin écoutait tout sans perdre un mot ; il y en avait plusieurs qui lui donnaient de flatteuses espérances, et quelques autres les détruisaient absolument. Il était tard, la princesse entra dans sa chambre pour se coucher. Lutin aurait bien voulu la suivre à sa toilette ; mais, encore qu’il le pût, le respect qu’il avait pour elle l’en empêcha ; il lui semblait qu’il ne devait prendre que les libertés qu’elle aurait bien voulu lui accorder ; et sa passion était si délicate et si ingénieuse qu’il se tourmentait sur les plus petites choses. Il entra dans un cabinet proche de la chambre de la princesse, pour avoir au moins le plaisir de l’entendre parler. Elle demandait dans ce moment à Abricotine si elle n’avait rien vu d’extraordinaire dans son petit voyage.

« Madame, lui dit-elle, j’ai passé par une forêt où j’ai vu des animaux qui ressemblaient à des enfants ; ils sautent et dansent sur les arbres comme des écureuils ; ils sont fort laids, mais leur adresse est sans pareille.
– Ah ! que j’en voudrais avoir ! dit la princesse ; s’ils étaient moins légers, on en pourrait attraper. »

Lutin, qui avait passé par cette forêt, se douta bien que c’étaient des singes. Aussitôt il s’y souhaita ; il en prit une douzaine, de gros, de petits, et de plusieurs couleurs différentes ; il les mit avec bien de la peine dans un grand sac, puis se souhaita à Paris, où il avait entendu dire que l’on trouvait tout ce qu’on voulait pour de l’argent. Il fut acheter chez Dautel, qui est un curieux, un petit carrosse tout d’or, où il fit atteler six singes verts, avec de petits harnais de maroquin couleur de feu garnis d’or ; il alla ensuite chez Brioché, fameux joueur de marionnettes, il y trouva deux singes de mérite : le plus spirituel s’appelait Briscambille, et l’autre Perceforêt, qui étaient très galants et bien élevés : il habilla Briscambille en roi, et le mit dans le carrosse ; Percefor êt servait de cocher, les autres singes étaient vêtus en pages ; jamais rien n’a été plus gracieux.

Il mit le carrosse et les singes bottés dans le même sac ; et, comme la princesse n’était pas encore couchée, elle entendit dans sa galerie le bruit du petit carrosse, et ses nymphes vinrent lui conter l’arrivée du roi des Nains. En même temps le carrosse entra dans sa chambre avec le cortège singenois ; et les singes de campagne ne laissaient pas de faire des tours de passe-passe, qui valaient bien ceux de Briscambille et de Perceforêt. Pour dire la vérité, Lutin conduisait toute la machine : il tira le magot du petit carrosse d’or, lequel tenait une boîte couverte de diamants, qu’il présenta de fort bonne grâce à la princesse. Elle l’ouvrit promptement, et trouva dedans un billet, où elle lut ces vers :
Que de beautés ! que d’agréments !
Palais délicieux, que vous êtes charmant !
Mais vous ne l’êtes pas encore
Autant que celle que j’adore.


Bienheureuse tranquillité
Qui régnez dans ce lieu champêtre,
Je perds chez vous ma liberté,
Sans oser en parler ni me faire connaître !

Il est aisé de juger de sa surprise : Briscambille fit signe à Perceforêt de venir danser avec lui. Tous les fagotins si renommés n’approchent en rien de l’habileté de ceux-ci. Mais la princesse, inquiète de ne pouvoir deviner d’où venaient ces vers, congédia les baladins plus tôt qu’elle n’aurait fait, quoiqu’ils la divertissent infiniment, et qu’elle eût fait d’abord des éclats de rire à s’en trouver mal. Enfin elle s’abandonna tout entière à ses réflexions, sans quelle pût démêler un mystère si caché.

Léandre, content de l’attention avec laquelle ses vers avaient été lus, et du plaisir que la princesse avait pris à voir les singes, ne songea qu’à prendre un peu de repos, car il en avait un grand besoin ; mais il craignait de choisir un appartement occupé par quelqu’une des nymphes de la princesse. Il demeura quelque temps dans la grande galerie du palais, ensuite il descendit. Il trouva une porte ouverte ; il entra sans bruit dans un appartement bas, le plus beau et le plus agréable que l’on ait jamais vu : il y avait un lit de gaze or et vert, relevé en festons avec des cordons de perles et des glands de rubis et d’émeraudes. Il faisait déjà assez de jour pour pouvoir admirer l’extraordinaire magnificence de ce meuble. Après avoir bien fermé la porte, il s’endormit ; mais le souvenir de sa belle princesse le r& eacute;veilla plusieurs fois, et il ne put s’empêcher de pousser d’amoureux soupirs vers elle.

Il se leva de si bonne heure qu’il eut le temps de s’impatienter jusqu’au moment qu’il pouvait la voir ; et, regardant de tous côtés, il aperçut une toile préparée et des couleurs ; il se souvint en même temps de ce que sa princesse avait dit à Abricotine sur son portrait ; et, sans perdre un moment (car il peignait mieux que les plus excellents maîtres), il s’assit devant un grand miroir, et fit son portrait ; il peignit dans un ovale celui de la princesse, l’ayant si vivement dans son imagination qu’il n’avait pas besoin de la voir pour cette première ébauche ; il perfectionna ensuite l’ouvrage sur elle sans qu’elle s’en aperçût.

Et, comme c’était l’envie de lui plaire qui le faisait travailler, jamais portrait n’a été mieux fini ; il s’était peint un genou en terre, soutenant le portrait de la princesse d’une main, et de l’autre un rouleau où il y avait écrit : Elle est mieux dans mon cœur. Lorsqu’elle entra dans son cabinet, elle fut étonnée d’y voir le portrait d’un homme ; elle y attacha ses yeux avec une surprise d’autant plus grande qu’elle y reconnut aussi le sien, et que les paroles qui étaient écrites sur le rouleau lui donnaient une ample matière de curiosité et de rêverie : elle était seule dans ce moment, elle ne pouvait que juger d’une aventure si extraordinaire ; mais elle se persuadait que c’était Abricotine qui lui avait fait cette galanterie : il ne lui restait qu&rsquo ;à savoir si le portrait de ce cavalier était l’effet de son imagination, ou s’il avait un original ; elle se leva brusquement, et courut appeler Abricotine. Lutin était déjà avec le petit chapeau rouge dans le cabinet, fort curieux d’entendre ce qui s’allait passer. La princesse dit à Abricotine de jeter les yeux sur cette peinture, et de lui en dire son sentiment. Dès qu’elle l’eut regardée, elle s’écria :

« Je vous proteste, madame, que c’est le portrait de ce généreux étranger auquel je dois la vie. Oui, c’est lui, je n’en puis douter ; voilà ses traits, sa taille, ses cheveux, et son air.
– Tu feins d’être surprise, dit la princesse en souriant, mais c’est toi qui l’as mis ici.
– Moi, madame ! reprit Abricotine, je vous jure que je n’ai vu de ma vie ce tableau ; serais-je assez hardie pour vous cacher une chose qui vous intéresse ? Et par quel miracle serait-il entre mes mains ? Je ne sais point peindre, il n’a jamais entré d’homme dans ces lieux ; le voilà cependant peint avec vous.
– Je suis saisie de peur, dit la princesse ; il faut que quelque démon l’ait apporté.

– Madame, dit Abricotine, ne serait-ce point l’amour ? Si vous le croyez comme moi, j’ose vous donner un conseil : brûlons-le tout à l’heure.

– Quel dommage, dit la princesse en soupirant ; il me semble que mon cabinet ne peut être mieux orné que par ce tableau. »
Elle le regardait en disant ces mots. Mais Abricotine s’opiniâtre à soutenir qu’elle devait brûler une chose qui ne pouvait être venue là que pas un pouvoir magique.
« Et ces paroles : Elle est mieux dans mon cœur, dit la princesse, les brûlerons-nous aussi ?
– Il ne faut faire grâce à rien, répondit Abricotine, pas même à votre portrait. »

Elle courut sur-le-champ quérir du feu. La princesse s’approcha d’une fenêtre, ne pouvant plus regarder un portrait qui faisait tant d’impression sur son cœur ; mais Lutin ne voulant pas souffrir qu’on le brûlât, profita de ce moment pour le prendre et pour se sauver sans qu’elle s’en aperçût. Il était à peine sorti de son cabinet qu’elle se tourna pour voir encore ce portrait enchanteur qui lui plaisait si fort. Quelle fut sa surprise de ne le trouver plus ? Elle cherche de tous côtés. Abricotine rentre ; elle lui demande si c’est elle qui vient de l’ôter. Elle l’assure que non ; et cette dernière aventure achève de les effrayer.

Aussitôt il cacha le portrait et revint sur ses pas ; il avait un extrême plaisir d’entendre et de voir si souvent sa belle princesse ; il mangeait tous les jours à sa table avec chat bleu qui n’en faisait pas meilleure chère : cependant il manquait beaucoup à la satisfaction de Lutin, puisqu’il n’osait ni parler, ni se faire voir ; et il est rare qu’un invisible se fasse aimer.

La princesse avait un goût universel pour les belles choses dans la situation où était son cœur, elle avait besoin d’amusement. Comme elle était un jour avec toutes ses nymphes, elle leur dit qu’elle aurait un grand plaisir de savoir comment les dames étaient vêtues dans les différentes cours de l’univers, afin de s’habiller de la manière la plus galante. Il n’en fallut pas davantage pour déterminer Lutin à courir l’univers : il enfonce son petit chapeau rouge, et se souhaite en Chine ; il achète là les plus belles étoffes, et prend un modèle d’habits ; il vole à Siam où il en use de même ; il parcourt toutes les quatre parties du monde en trois jours : à mesure qu’il était chargé, il venait au palais des Plaisirs tranquilles cacher dans une chambre tout ce qu’il apportait. Quand il eut ainsi rassemblé un nombre de raretés infinies (car l’argent ne lui coûtait rien, et sa rose en fournissait sans cesse), il fut acheter cinq ou six douzaines de poupées qu’il fit habiller à Paris ; c’est l’endroit du monde où les modes ont le plus de cours. Il y en avait de toutes les manières, et d’une magnificence sans pareille.

Lutin les arrangea dans le cabinet de la princesse. Lorsqu’elle y entra, l’on n’a jamais été plus agréablement surpris : chacune tenait un présent, soit montres, bracelets, boutons de diamants, colliers ; la plus apparente avait une boîte de portrait. La princesse l’ouvrit, et trouva celui de Léandre ; l’idée qu’elle conservait du premier lui fit reconnaître le second. Elle fit un grand cri ; puis, regardant Abricotine, elle lui dit :

« Je ne sais que comprendre à tout ce qui se passe depuis quelque temps dans ce palais : mes oiseaux y sont pleins d’esprit ; il semble que je n’aie qu’à former des souhaits pour être obéie : je vois deux fois le portrait de celui qui t’a sauvé de la main des voleurs ; voilà des étoffes, des diamants, des broderies, des dentelles et des raretés infinies. Quelle est donc la fée, quel est donc le démon qui prend soin de me rendre de si agréables services ? »

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