Chapitre
I - Le crapaud et l'alouette
Il
y avait une fois une jolie fermière qu’on nommait Agnella
; elle vivait seule avec une jeune servante qui s’appelait Passerose,
ne recevait jamais de visites et n’allait jamais chez personne.
Sa ferme était petite, jolie et propre ; elle avait une belle
vache blanche qui donnait beaucoup de lait, un chat qui mangeait les
souris et un âne qui portait tous les mardis, au marché
de la ville voisine, les légumes, les fruits, le beurre, les
œufs, les fromages qu’elle y vendait.
Personne ne savait quand
et comment Agnella et Passerose étaient arrivées dans
cette ferme, inconnue jusqu’alors, et qui reçut dans
le pays le nom de Ferme des bois. Un soir, Passerose était
occupée à traire la vache, pendant qu’Agnella
préparait le souper. Au moment de placer sur la table une bonne
soupe aux choux et une assiettée de crème, elle aperçut
un gros Crapaud qui dévorait avec avidité des cerises
posées à terre dans une large feuille de vigne.
« Vilain Crapaud, s’écria
Agnella, je t’apprendrai à venir manger mes belles cerises
! »
En même temps elle
enleva les feuilles qui contenaient les cerises, et donna au Crapaud
un coup de pied qui le fit rouler à dix pas. Elle allait le
lancer au-dehors, lorsque le Crapaud poussa un sifflement aigu et
se dressa sur ses pattes de derrière ; ses gros yeux flamboyaient,
sa large bouche s’ouvrait et se fermait avec rage ; tout son
corps frémissait, sa gorge rendait un son mugissant et terrible.
Agnella
s’arrêta interdite ; elle recula même d’un pas
pour éviter le venin de ce Crapaud monstrueux et irrité.
Elle cherchait autour d’elle un balai pour expulser ce hideux
animal, lorsque le Crapaud s’avança vers elle, lui fit
de sa patte de devant un geste d’autorité et lui dit d’une
voix frémissante de colère : « Tu as osé
me toucher de ton pied, tu m’as empêché de me rassasier
de tes cerises que tu avais pourtant mises à ma portée,
tu as cherché à me chasser de chez toi ! Ma vengeance
t’atteindra dans ce que tu auras de plus cher. Tu sentiras qu’on
n’insulte pas impunément la fée Rageuse ! Tu vas
avoir un fils couvert de poils comme un ours, et…
– Arrêtez, ma
sœur, interrompit une petite voix douce et flûtée
qui semblait venir d’en haut. (Agnella leva la tête et
vit une Alouette perchée sur le haut de la porte d’entrée.)
Vous vous vengez trop cruellement d’une injure infligée
non à votre caractère de fée, mais à la
laide et sale enveloppe que vous avez choisie.
Par l’effet de ma puissance,
supérieure à la vôtre, je vous défends
d’aggraver le mal que vous avez déjà fait et qu’il
n’est pas en mon pouvoir de défaire. Et vous, pauvre
mère, continua-t-elle en s’adressant à Agnella,
ne désespérez pas, il y aura un remède possible
à la difformité de votre enfant. Je lui accorde la facilité
de changer de peau avec la personne à laquelle il aura, par
sa b onté et par des services rendus, inspiré une reconnaissance
et une affection assez vives pour qu’elle consente à
cet échange. Il reprendra alors la beauté qu’il
aurait eue si ma sœur la fée Rageuse n’était
venue faire preuve de son mauvais caractère.
– Hélas, Madame
l’Alouette, répondit Agnella, votre bon vouloir n’empêchera
pas mon pauvre fils d’être horrible et semblable à
une bête.
– C’est vrai,
répliqua la fée Drôlette, d’autant qu’il
vous est interdit, ainsi qu’à Passerose, d’user
de la faculté de changer de peau avec lui ; mais je ne vous
abandonnerai pas, non plus que votre fils. Vous le nommerez Ourson
jusqu’au jour où il pourra reprendre un nom digne de
sa naissance et de sa beauté ; il s’appellera alors le
prince Merveilleux. »
En disant ces mots, la fée
disparut, s’envolant dans les airs. La fée Rageuse se
retira pleine de fureur, marchant pesamment et se retournant à
chaque pas pour regarder Agnella d’un air irrité. Tout
le long du chemin qu’elle suivit, elle souffla du venin, de
sorte qu’elle fit périr l’herbe, les plantes et
les arbustes qui se trouvèrent sur son passage. C’était
un venin si subtil que jamais l’herbe n’y repoussa et
que maintenant encore on appelle ce sentier le Chemin de la fée
Rageuse.
Quand
Agnella fut seule, elle se mit à sangloter. Passerose, qui avait
fini son ouvrage et qui sentait approcher l’heure du souper, entra
dans la salle et vit avec surprise sa maîtresse en larmes.
«
Chère reine, qu’avez-vous ? Qui peut avoir causé
votre chagrin ? Je n’ai jamais vu entrer personne dans la maison.
– Personne, ma fille,
excepté celles qui entrent partout : une fée méchante
sous la forme d’un crapaud, et une bonne fée sous l’apparence
d’une alouette.
–
Que vous ont dit ces fées qui vous fasse ainsi pleurer, chère
reine ? La bonne fée n’a-t-elle pas empêché
le mal que voulait vous faire la mauvaise ?
–
Non, ma fille ; elle l’a un peu atténué, mais elle
n’a pu le prévenir. » Et Agnella lui raconta ce qui
venait de se passer et comme quoi elle aurait un fils velu comme un
ours. À ce récit, Passerose pleura aussi fort que sa maîtresse.
«
Quelle infortune ! s’écria-t-elle. Quelle honte que l’héritier
d’un beau royaume soit un ours ! Que dira le roi Féroce,
votre époux, si jamais il vous retrouve ?
–
Et comment me retrouverait-il, Passerose ! Tu sais qu’après
notre fuite nous avons été emportées dans un tourbillon,
que nous avons été lancées de nuée en nuée,
pendant douze heures, avec une vitesse telle que nous nous sommes trouvées
à plus de trois mille lieues du royaume de Féroce. D’ailleurs,
tu connais sa méchanceté, tu sais combien il me hait depuis
que je l’ai empêché de tuer son frère Indolent
et sa belle-sœur Nonchalante. Tu sais que je ne me suis sauvée
que parce qu’il voulait me tuer moi-même ; ainsi je n’ai
pas à craindre qu’il me poursuive. »
Passerose, après avoir
pleuré et sangloté quelques instants avec la reine Aimée
(c’était son vrai nom), engagea sa maîtresse à
se mettre à table.
«
Quand nous pleurerions toute la nuit, chère reine, nous n’empêcherons
pas votre fils d’être velu ; mais nous tâcherons de
l’élever si bien, de le rendre si bon, qu’il ne sera
pas longtemps sans trouver une bonne âme qui veuille changer sa
peau blanche contre la vilaine peau velue de la fée Rageuse.
Beau
présent, ma foi ! Elle aurait bien fait de le garder pour elle.
»
La
pauvre reine, que nous continuerons d’appeler Agnella de crainte
de donner l’éveil au roi Féroce, se leva lentement,
essuya ses yeux et s’efforça de vaincre sa tristesse ;
petit à petit le babil et la gaieté de Passerose dissipèrent
son chagrin ; la soirée n’était pas finie que Passerose
avait convaincu Agnella qu’Ourson ne resterait pas longtemps ours,
qu’il trouverait bien vite une peau digne d’un prince ;
qu’au besoin elle lui donnerait la sienne, si la fée voulait
bien le permettre. Agnella et Passerose allèrent se coucher et
dormirent paisiblement.