On
ne fut que deux heures en route, car la ville du roi n’était
qu’à six lieues de la ferme de Rosette. Quand Rosette
arriva, elle fut étonnée de voir qu’on la faisait
descendre dans une petite cour sale : un page l’attendait.
« Venez, princesse ; je suis chargé de vous conduire
dans votre appartement.
–
Ne pourrai-je voir la reine ? demanda timidement Rosette.
–
Vous la verrez, princesse, dans deux heures, quand on se réunira
pour dîner : en attendant, vous pourrez faire votre toilette.
»
Rosette
suivit le page, qui la mena dans un long corridor, au bout duquel
était un escalier ; elle monta, monta longtemps, avant d’arriver
à un autre corridor où était la chambre qui lui
était destinée. C’était une petite chambre
en mansarde, à peine meublée : la reine avait logé
Rosette dans une chambre de servante. Le page déposa la caisse
de Rosette dans un coin, et lui dit d’un air embarrassé
:
«
Veuillez m’excuser, princesse, si je vous ai amenée dans
cette chambre si indigne de vous. La reine a disposé de tous
ses appartements pour les rois et reines invités ; il ne lui
en restait plus, et…
–
Bien, bien, dit Rosette en souriant ; je ne vous en veux nullement
de mon logement ; je m’y trouverai très bien.
–
Je viendrai vous chercher, princesse, pour vous mener chez le roi
et la reine, quand l’heure sera venue.
–
Je serai prête, dit Rosette ; au revoir, joli page. »
Rosette se mit à défaire sa caisse ; elle avait le cœur
un peu gros ; elle tira en soupirant sa sale robe en toile à
torchons et le reste de sa toilette, et elle commença à
se coiffer devant un morceau de glace qu’elle trouva dans un
coin de la chambre. Elle était si adroite, elle arrangea si
bien ses beaux cheveux blonds, son aile de poule et l’attache
faite de nèfles, que sa coiffure la rendait dix fois plus jolie.
Quand elle fut chaussée et qu’elle eut revêtu sa
robe, quelle ne fut pas sa surprise en voyant que sa robe était
devenue une robe de brocart d’or brodée de rubis d’une
beauté merveilleuse ! Ses gros chaussons étaient de
petits souliers en satin blanc rattachés par une boucle d’un
seul rubis d’une beauté id&eacu te;ale ; les bas étaient
en soie, et si fins qu’on pouvait les croire tissés en
fil d’araignée.
Son collier était entourés de gros diamants ; ses bracelets
étaient en diamants les plus beaux qu’on eût jamais
vus ; elle courut à sa glace, et vit que l’aile de poule
était devenue une aigrette magnifique et que l’attache
en nèfles était une escarboucle d’une telle beauté,
d’un tel éclat, qu’une fée seule pouvait
en avoir d’aussi belles.
Rosette,
heureuse, ravie, sautait dans sa petite chambre et remerciait tout
haut sa bonne marraine, qui avait voulu éprouver son obéissance
et qui la récompensait si magnifiquement.
Le page frappa à la porte, entra et recula ébloui par
la beauté de Rosette et la richesse de sa parure. Elle le suivit
; il lui fit descendre bien des escaliers, parcourir bien des appartements,
et enfin il la fit entrer dans une série de salons magnifiques
qui étaient pleins de rois, de princes et de dames. Chacun
s’arrêtait et se retournait pour admirer Rosette, qui,
honteuse d’attirer ainsi tous les regards, n’osait lever
les yeux.
Enfin
le page s’arrêta et dit à Rosette : « Princesse,
voici le roi et la reine. »
Elle
leva les yeux et vit devant elle le roi et la reine, qui la regardaient
avec une surprise comique. « Madame, lui dit enfin le roi, veuillez
me dire quel est votre nom. Vous êtes sans doute une grande
reine ou une grande fée, dont la présence inattendue
est pour nous un honneur et un bonheur.
–
Sire, dit Rosette en mettant un genou en terre, je ne suis ni une
fée, ni une grande reine, mais votre fille Rosette, que vous
avez bien voulu faire venir chez vous.
– Rosette ! s’écria la reine ; Rosette vêtue
plus richement que je ne l’ai jamais été ! Et
qui donc, Mademoiselle, vous a donné toutes ces belles choses
?
– C’est ma marraine, Madame. » Et elle ajouta :
« Permettez-moi, Madame, de vous baiser la main, et faites-moi
connaître mes sœurs. »
La
reine lui présenta sèchement sa main. « Voilà
les princesses vos sœurs », dit-elle en lui montrant Orangine
et Roussette qui étaient à ses côtés. La
pauvre Rosette, attristée par l’accueil froid de son
père et de sa mère, se retourna vers ses sœurs
et voulut les embrasser ; mais elles se reculèrent avec effroi,
de crainte que Rosette, en les embrassant, n’enlevât le
blanc et le rouge dont elles étaient fardées. Orangine
mettait du blanc pour cacher la couleur un peu jaune de sa peau, et
Roussette pour couvrir ses taches de rousseur.
Rosette, repoussée par ses sœurs, ne tarda pas à
être entourée de toutes les dames et de tous les princes
invités. Comme elle causait avec grâce et bonté
et qu’elle parlait diverses langues, elle charma tous ceux qui
l’a pprochaient. Orangine et Roussette étaient d’une
jalousie affreuse. Le roi et la reine étaient furieux, car
Rosette absorbait toute l’attention ; personne ne s’occupait
de ses sœurs.
À
table, le jeune roi Charmant, qui avait le plus beau et le plus grand
de tous les royaumes, et qu’Orangine espérait épouser,
se plaça à côté de Rosette et fut occupé
d’elle pendant tout le repas. Après le dîner, pour
forcer les regards de se tourner vers elles, Orangine et Roussette
proposèrent de chanter ; elles chantaient très bien
et s’accompagnaient de la harpe. Rosette, qui était bonne
et qui désirait que ses sœurs l’aimassent, applaudit
tant qu’elle put le chant de ses sœurs et vanta leur talent.
Orangine, au lieu d’être touchée de ce généreux
sentiment, espéra jouer un mauvais tour à Rosette en
l’engageant à chanter à son tour. Rosette s’en
défendit modestement ; ses sœurs, qui pensèrent
qu’elle ne savai t pas chanter, insistèrent vivement
; la reine elle-même, désirant humilier la pauvre Rosette,
se joignit à Orangine et à Roussette et lui ordonna
de chanter. Rosette fit un salut à la reine. « J’obéis
», dit-elle. Elle prit la harpe ; la grâce de son maintien
étonna ses sœurs. Quand elle commença à
préluder sur la harpe, elles auraient bien voulu l’arrêter,
car elles virent que le talent de Rosette était bien supérieur
au leur.
Mais
quand elle chanta de sa voix belle et mélodieuse une romance
composée par elle sur le bonheur d’être bonne et
d’être aimée de sa famille, il y eut un tel frémissement
d’admiration, un enthousiasme si général, que
ses sœurs faillirent s’évanouir de dépit.
Le roi Charmant semblait transporté d’admiration. Il
s’approcha de Rosette, les yeux mouillés de larmes, et
lui dit :
«
Charmante et aimable princesse, jamais une voix plus douce n’a
frappé mes oreilles ; je serais heureux de vous entendre encore.
» Rosette, qui s’était aperçue de la jalousie
de ses sœurs, s’excusa en disant qu’elle était
fatiguée, mais le roi Charmant, qui avait de l’esprit
et de la pénétration, devina le vrai motif du refus
de Rosette et l’en admira davantage.
La
reine, irritée des succès de Rosette, termina de bonne
heure la soirée ; chacun rentra chez soi. Rosette se déshabilla
; elle ôta sa robe et le reste de sa parure, et mit le tout
dans une magnifique caisse en ébène, qui se trouva dans
sa chambre sans qu’elle sût comment ; elle retrouva dans
sa caisse de bois la robe en torchon, l’aile de poule, les noisettes,
les nèfles, les haricots, les chaussons et les bas bleus ;
elle ne s’en inquiéta plus, certaine que sa marraine
viendrait à son secours. Elle s’attrista un peu de la
froideur de ses parents, de la jalousie de ses sœurs ; mais
comme elle les connaissait bien peu, cette impression pénible
fut effacée par le souvenir du roi Charmant, qui paraissait
si bon et qui avait été si aimable pour elle : elle
s’endormit promptement, et s’éveilla tard le lendemain.