Le
prince lutin - partie III
Lutin l’entendait
bien, mais elle ne le voyait pas. Il s’approche, Gris-de-lin
s’arrête, elle se jette dessus ; Lutin la serre entre
ses bras, et la met doucement devant lui. Ô qu’Abricotine
eut de peur de sentir quelqu’un et de ne voir personne ! Elle
n’osait remuer, elle fermait les yeux de crainte d’apercevoir
un esprit ; elle ne disait pas un pauvre petit mot. Le prince, qui
avait toujours dans ses poches les meilleures dragées du monde,
lui en voulut mettre dans la bouche, mais elle serrait les dents et
les lèvres.
Enfin
il ôta son petit chapeau, et lui dit :
«
Comment, Abricotine, vous êtes bien timide de me craindre si fort
: c’est moi qui vous ai tirée de la main des voleurs. »
Elle
ouvrit les yeux et le reconnut.
«
Ah ! seigneur, dit-elle, je vous dois tout ! Il est vrai que j’avais
grande peur d’être avec un invisible.
–
Je ne suis point invisible, répliqua-t-il, mais apparemment que
vous aviez mal aux yeux, et que cela vous empêchait de me voir.
»
Abricotine
le crut, quoique d’ailleurs elle eût beaucoup d’esprit.
Après avoir parlé quelque temps de choses indifférentes,
Léandre la pria de lui apprendre son âge, son pays, et
par quel hasard elle était tombée entre les mains des
voleurs.
« Je vous
ai trop d’obligation, dit-elle, pour refuser de satisfaire votre
curiosité ; mais, seigneur, je vous supplie de songer moins
à m’écouter qu’à avancer notre voyage.
« Une fée
dont le savoir n’a rien d’égal s’entêta
si fort d’un certain prince, qu’encore qu’elle fût
la première fée qui eût eu la faiblesse d’aimer,
elle ne laissa pas de l’épouser en dépit de toutes
les autres, qui lui représentaient sans cesse le tort qu’elle
faisait à l’ordre de féerie : elles ne voulurent
plus qu’elle demeurât avec elles, et tout ce qu’elle
put faire, ce fut de se bâtir un grand palais proche de leur
royaume. Mais le prince qu’elle avait épousé se
lassa d’elle : il était au désespoir de ce qu’elle
devinait tout ce qu’il faisait. Dès qu’il avait
le moindre penchant pour une autre, elle lui faisait le sabbat, et
rendait laide à faire peur la plus jolie personne du monde.
«
Ce prince, se trouvant gêné par l’excès d’une
tendresse si incommode, partit un beau matin sur des chevaux de poste,
et s’en alla bien loin, bien loin, se fourrer dans un grand trou
au fond d’une montagne, afin qu’elle ne pût le trouver.
Cela ne réussit pas ; elle le suivit, et lui dit qu’elle
était grosse, qu’elle le conjurait de revenir à
son palais, qu’elle lui donnerait de l’argent, des chevaux,
des chiens, des armes ; qu’elle ferait faire un manège,
un jeu de paume et un mail pour le divertir. Tout cela ne put le persuader
; il était naturellement opiniâtre et libertin. Il lui
dit cent duretés ; il l’appela vieille fée et loup-garou.
« Tu es
bien heureux, lui dit-elle, que je sois plus sage que tu n’es
fou : car je ferais de toi, si je voulais, un chat criant éternellement
sur les gouttières, ou un vilain crapaud barbotant dans la
boue, ou une citrouille, ou une chouette ; mais le plus grand mal
que je puisse te faire, c’est de t’abandonner à
ton extravagance. Reste dans ton trou, dans ta caverne obscure avec
les ours, appelle les bergères du voisinage ; tu connaîtras
avec le temps la différence qu’il y a entre des gredines
et des paysannes, ou une fée comme moi, qui peut se rendre
aussi charmante qu’elle le veut.
« Elle entra
aussitôt dans son carrosse volant, et s’en alla plus vite
qu’un oiseau. Dès qu’elle fut de retour, elle transporta
son palais, elle en chassa les gardes et les officiers : elle prit
des femmes de race d’amazones ; elle les envoya autour de son
île pour y faire une garde exacte, afin qu’aucun homme
n’y pût entrer. Elle nomma ce lieu l’île des
Plaisirs tranquilles ; elle disait toujours qu’on n’en
pouvait avoir de véritables quand on faisait quelque société
avec les hommes : elle éleva sa fille dans cette opinion. Il
n’a jamais été une plus belle personne : c’est
la princesse que je sers ; et comme les plaisirs règnent avec
elle, on ne vieillit point dans son palais : telle que vous me voyez,
j’ai plus de deux cents ans. Quand ma maîtresse fut grande,
sa mère la f&ea cute;e lui laissa son île ; elle lui
donna des leçons excellentes pour vivre heureuse : elle retourna
dans le royaume de féerie, et la princesse des Plaisirs tranquilles
gouverne son état d’une manière admirable.
«
Il ne me souvient pas, depuis que je suis au monde, d’avoir vu
d’autres hommes que les voleurs qui m’avaient enlevée,
et vous, seigneur. Ces gens-là m’ont dit qu’ils étaient
envoyés par un certain laid et malbâti, appelé Furibon,
qui aime ma maîtresse, et n’a jamais vu que son portrait.
Ils rôdaient autour de l’île sans oser y mettre le
pied : nos amazones sont trop vigilantes pour laisser entrer personne
mais, comme j’ai soin des oiseaux de la princesse, je laissai
envoler son beau perroquet, et dans la crainte d’être grondée,
je sortis imprudemment de l’île pour l’aller chercher
; ils m’attrapèrent et m’auraient emmenée
avec eux sans votre secours.
– Si vous
êtes sensible à la reconnaissance, dit Léandre,
ne puis-je pas espérer, belle Abricotine, que vous me ferez
entrer dans l’île des Plaisirs tranquilles, et que je
verrai cette merveilleuse princesse qui ne vieillit point ?
–
Ah ! seigneur, lui dit-elle, nous serions perdus, vous et moi, si nous
faisions une telle entreprise ! Il vous doit être aisé
de vous passer d’un bien que vous ne connaissez point ; vous n’avez
jamais été dans ce palais, figurez-vous qu’il n’y
en a point.
–
Il n’est pas si facile que vous le pensez, répliqua le
prince, d’ôter de sa mémoire les choses qui s’y
placent agréablement ; et je ne conviens pas avec vous que ce
soit un moyen bien sûr pour avoir des plaisirs tranquilles, d’en
bannir absolument notre sexe.
– Seigneur,
répondit-elle, il ne m’appartient pas de décider
là-dessus ; je vous avoue même que si tous les hommes
vous ressemblaient, je serais bien d’avis que la princesse fît
d’autres lois ; mais puisque n’en ayant jamais vu que
cinq, j’en ai trouvé quatre si méchants, je conclus
que le nombre des mauvais est supérieur à celui des
bons, et qu’il vaut mieux les bannir tous. »
En
parlant ainsi ils arrivèrent au bord d’une grosse rivière.
Abricotine sauta légèrement à terre.
«
Adieu, seigneur, dit-elle au prince en lui faisant une profonde révérence
; je vous souhaite tant de bonheur que toute la terre soit pour vous
l’île des Plaisirs : retirez-vous promptement, crainte que
nos amazones ne vous aperçoivent.
–
Et moi, dit-il, belle Abricotine, je vous souhaite un cœur sensible,
afin d’avoir quelquefois part dans votre souvenir. »
En même
temps il s’éloigna et fut dans le plus épais d’un
bois qu’il voyait proche de la rivière ; il ôta
la selle et la bride à Gris-de-lin, pour qu’il pût
se promener et paître l’herbe : il mit le petit chapeau
rouge, et se souhaita dans l’île des Plaisirs tranquilles.
Son souhait s’accomplit sur-le-champ, il se trouva dans le lieu
du monde le plus beau et le moins commun.
Le
palais était d’or pur ; il s’élevait dessus
des figures de cristal et de pierreries, qui représentaient le
zodiaque et toutes les merveilles de la nature, les sciences et les
arts, les éléments, la mer et les poissons, la terre et
les animaux, les chasses de Diane avec ses nymphes, les nobles exercices
des amazones, les amusements de la vie champêtre, les troupeaux
des bergères et leurs chiens, les soins de la vie rustique, l’agriculture,
les moissons, les jardins, les fleurs, les abeilles ; et parmi tant
de différentes choses, il n’y paraissait ni hommes, ni
garçons, pas un pauvre petit amour. La fée avait été
trop en colère contre son léger époux pour faire
grâce à son sexe infidèle.
« Abricotine
ne m’a point trompé, dit le prince en lui-même
; l’on a banni de ces lieux jusqu’à l’idée
des hommes : voyons donc s’ils y perdent beaucoup. »
Il entra dans
le palais, et rencontrait à chaque pas des choses si merveilleuses
que, lorsqu’il y avait une fois jeté les yeux, il se
faisait une violence extrême pour les en retirer. L’or
et les diamants étaient bien moins rares par leurs qualités
que par la manière dont ils étaient employés.
Il voyait de tous côtés des jeunes personnes d’un
air doux, innocent, riantes et belles comme le beau jour. Il traversa
un grand nombre de vastes appartements : les uns étaient remplis
de ces beaux morceaux de la Chine dont l’odeur, jointe à
la bizarrerie des couleurs et des figures, plaisent infiniment ; d’autres
étaient de porcelaines si fines que l’on voyait le jour
au travers des murailles qui en étaient faites ; d’autres
étaient de cristal de roche gravé : il y en avait d’ambre
et de corail, de l apis, d’agate, de cornaline et celui de la
princesse était tout entier de grandes glaces de miroirs :
car on ne pouvait trop multiplier un objet si charmant.
Son
trône était fait d’une seule perle creusée
en coquille où elle s’asseyait fort commodément
; il était environné de girandoles garnies de rubis et
de diamants, mais c’était moins que rien auprès
de l’incomparable beauté de la princesse. Son air enfantin
avait toutes les grâces des plus jeunes personnes, avec toutes
les manières de celles qui sont déjà formées.
Rien n’était égal à la douceur et à
la vivacité de ses yeux : il était impossible de lui trouver
un défaut. Elle souriait gracieusement à ses filles d’honneur,
qui s’étaient ce jour-là vêtues en nymphes
pour la divertir. Comme elle ne voyait point Abricotine, elle leur demanda
où elle était. Les nymphes répondirent qu’elles
l’avaient che rchée inutilement, qu’elle ne paraissait
point. Lutin, mourant d’envie de causer, prit un petit ton de
voix de perroquet (car il y en avait plusieurs dans la chambre), et
dit :
« Charmante
princesse, Abricotine reviendra bientôt ; elle courait grand
risque d’être enlevée, sans un jeune prince qu’elle
a trouvé. »
La
princesse demeura surprise de ce que lui disait le perroquet, car il
avait répondu très juste.
«
Vous êtes bien joli, petit perroquet, lui dit-elle, mais vous
avez l’air de vous tromper, et quand Abricotine sera venue, elle
vous fouettera.
–
Je ne serai point fouetté, répondit Lutin, contrefaisant
toujours le perroquet ; elle vous contera l’envie qu’avait
cet étranger de pouvoir venir dans ce palais pour détruire
dans votre esprit les fausses idées que vous avez prises contre
son sexe.
–
En vérité, perroquet, s’écria la princesse,
c’est dommage que vous ne soyez pas tous les jours aussi aimable,
je vous aimerais chèrement.
–
Ah ! s’il ne faut que causer pour plaire, répliqua Lutin,
je ne cesserai pas un moment de parler.
–
Mais, continua la princesse, ne jureriez-vous pas que perroquet est
sorcier ?
–
Il est bien plus amoureux que sorcier », dit-il.
Dans
ce moment Abricotine entra, et vint se jeter aux pieds de sa belle maîtresse
: elle lui apprit son aventure, et lui fit le portrait du prince avec
des couleurs fort vives et fort avantageuses.
« J’aurais
haï tous les hommes, ajouta-t-elle, si je n’avais pas vu
celui-là. Ah ! madame, qu’il est charmant ! Son air et
toutes ses manières ont quelque chose de noble et spirituel
; et comme tout ce qu’il dit plaît infiniment, je crois
que j’ai bien fait de ne le pas emmener. »
La
princesse ne répliqua rien là-dessus, mais elle continua
de questionner Abricotine sur le prince : si elle ne savait point son
nom, son pays, sa naissance, d’où il venait, où
il allait ; et ensuite elle tomba dans une profonde rêverie. Lutin
examinait tout, et continuant de parler comme il avait commencé
:
«
Abricotine est une ingrate, madame, dit-il ; ce pauvre étranger
mourra de chagrin s’il ne vous voit pas.
–
Hé bien, perroquet, qu’il en meure, répondit la
princesse en soupirant ; et puisque tu te mêles de raisonner en
personne d’esprit, et non pas en petit oiseau, je te défends
de me parler jamais de cet inconnu. »
Léandre
était ravi de voir que le récit d’Abricotine et
celui du perroquet avaient fait tant d’impression sur la princesse
; il la regardait avec un plaisir qui lui fit oublier ses serments
de n’aimer de sa vie : il n’y avait aussi aucune comparaison
à faire entre elle et la coquette Blondine.
«
Est-ce possible, disait-il en lui-même, que ce chef-d’œuvre
de la nature, que ce miracle de nos jours demeure éternellement
dans une île, sans qu’aucun mortel ose en approcher ! Mais,
continuait-il, de quoi m’importe que tous les autres en soient
bannis, puisque j’ai le bonheur d’y être, que je la
vois, que je l’entends, que je l’admire, et que je l’aime
déjà éperdument ! »
Il
était tard, la princesse passa dans un salon de marbre et de
porphyre, où plusieurs fontaines jaillissantes entretenaient
une agréable fraîcheur. Dès qu’elle fut entrée,
la symphonie commença, et l’on servit un souper somptueux.
Il y avait dans les côtés de la salle de longues volières
remplies d’oiseaux rares dont Abricotine prenait soin. Léandre
avait appris dans ses voyages la manière de chanter comme eux,
il en contrefit même qui n’y étaient pas. La princesse
écoute, regarde, s’émerveille, sort de table et
s’approche. Lutin gazouille la moitié plus fort et plus
haut ; et prenant la voix d’un serin de Canarie, il dit ces paroles,
où il fit un air impromptu :
Les
plus beaux jours de la vie
S’écoulent sans agrément ;
Si l’amour n’est de la partie,
On les passe tristement :
Aimez, aimez tendrement,
Tout ici vous y convie ;
Faites le choix d’un amant,
L’amour même vous en prie.
La
princesse, encore plus surprise, fit venir Abricotine, et lui demanda
si elle avait appris à chanter à quelqu’un de ses
serins. Elle lui dit que non, mais qu’elle croyait que les serins
pouvaient bien avoir autant d’esprit que les perroquets. La princesse
sourit, et s’imagina qu’Abricotine avait donné des
leçons à la gent volatile ; elle se remit à table
pour achever son souper.