Contes
féeriques de la comtesse de Ségur
Le bon petit Henri
Chapitre
VI - La pêche
Enfin il aperçut le
treillage du jardin où était enfermée la plante
de vie, et il sentit son cœur bondir de joie ; il regardait
toujours en haut tout en marchant et allait aussi vite que le lui
permettaient ses forces, quand il sentit tout d’un coup qu’il
tombait dans un trou ; il sauta vivement en arrière, regarda
à ses côtés et vit un fossé plein d’eau,
assez large et surtout très long, si long qu’il n’en
voyait pas les deux bouts.
« C’est sans
doute le dernier obstacle dont m’a parlé le Corbeau,
dit Henri. Puisque j’ai franchi tous les autres avec le secours
de la bonne fée Bienfaisante, elle m’aidera bien certainement
à surmonter celui-ci. C’est elle qui m’a envoyé
le Coq et le Corbeau, ainsi que le petit Vieillard, le Géant
et le Loup. Je vais attendre qu’il lui plaise de m’aider
cette dernière fois. »
En disant ces mots, Henri
se mit à longer le fossé dans l’espoir d’en
trouver la fin ; il marcha pendant deux jours, au bout desquels il
se retrouva à la même place d’où il était
parti. Henri ne s’affligea pas, ne se découragea pas
; il s’assit au bord du fossé et dit : « Je ne
bougerai pas d’ici jusqu’à ce que le génie
de la montagne m’ait fait passer ce fossé. »
À
peine eut-il dit ces mots, qu’il vit devant lui un énorme
Chat qui se mit à miauler si épouvantablement que Henri
en fut étourdi. Le Chat lui dit : « Que viens-tu faire
ici ? Sais-tu que je pourrais te mettre en pièces d’un
coup de griffe ?
–
Je n’en doute pas, Monsieur le Chat, mais vous ne le voudrez pas
faire quand vous saurez que je viens chercher la plante de vie pour
sauver ma pauvre maman qui se meurt. Si vous voulez bien me permettre
de passer votre fossé, je suis prêt à faire tout
ce qu’il vous plaira de me commander.
– En vérité
? dit le Chat. Écoute : ta figure me plaît ; si tu peux
me pêcher tous les poissons qui vivent dans ce fossé
; si tu peux, après les avoir pêchés, me les faire
cuire ou me les saler, je te ferai passer de l’autre côté,
foi de Chat. Tu trouveras ce qu’il te faut ici près sur
le sable. Quand tu auras fini, appelle-moi. »
Henri
fit quelques pas et vit à terre des filets, des lignes, des hameçons.
Il prit un filet, pensant que d’un coup il prendrait beaucoup
de poissons, et que cela irait plus vite qu’avec la ligne. Il
jeta donc le filet, le retira avec précaution : il n’y
avait rien. Désappointé, Henri pensa qu’il s’y
était mal pris ; il rejeta le filet, tira doucement : rien encore.
Henri était patient ; il recommença pendant dix jours
sans attraper un seul poisson. Alors il laissa le filet et jeta la ligne.
Il attendit une heure, deux
heures : aucun poisson ne mordit à l’hameçon.
Il changea de place jusqu’à ce qu’il eût
fait le tour du fossé ; il ne prit pas un seul poisson ; il
continua pendant quinze jours. Ne sachant que faire, il pensa à
la fée Bienfaisante, qui l’abandonnait à la fin
de son entreprise, et s’assit tristement en regardant le fossé,
lorsque l’eau se mit à bouillonner, et il vit paraître
la tête d’une Grenouille.
« Henri, dit la Grenouille,
tu m’as sauvé la vie, je veux te la sauver à mon
tour ; si tu n’exécutes pas les ordres du Chat de la
montagne, il te croquera pour son déjeuner. Tu ne peux pas
attraper les poissons, parce que le fossé est si profond qu’ils
se réfugient tous au fond ; mais laisse-moi faire ; allume
ton feu pour les cuire, prépare tes tonneaux pour les saler,
je vais te les apporter tous. »
Disant ces mots, la Grenouille
s’enfonça dans l’eau ; Henri vit l’eau s’agiter
et bouillonner comme s’il se livrait un grand combat au fond
du fossé. Au bout d’une minute, la grenouille reparut
et sauta sur le bord, où elle déposa un superbe saumon,
qu’elle venait de pêcher avec ses pattes. À peine
Henri avait-il eu le temps de saisir le saumon que la Grenouille reparut
avec une carpe ; elle continua, ainsi pendant soixante jours. Henri
cuisait les gros poissons, jetait les petits dans les tonneaux et
les salait ; enfin, au bout de deux mois, la Grenouille sauta au bord
du fossé et dit à Henri :
«
Il ne reste plus un seul poisson dans le fossé, tu peux appeler
le Chat de la montagne. »
Henri
remercia vivement la Grenouille, qui lui tendit sa patte mouillée
en signe d’amitié ; Henri la serra amicalement, et la Grenouille
disparut. Quand Henri eut rangé pendant quinze jours tous les
poissons cuits et tous les tonneaux pleins de poissons salés,
il appela le Chat, qui apparut tout de suite.
« Voici, Monseigneur,
lui dit Henri, tous vos poissons cuits et salés. Veuillez tenir
votre promesse et me faire passer à l’autre bord. »
Le Chat examina les poissons
et les tonneaux, goûta un poisson cuit et un poisson salé,
se lécha les lèvres, sourit et dit à Henri :
« Tu es un brave garçon ; je veux récompenser
ta patience ; il ne sera pas dit que le Chat de la montagne n’ait
pas payé tes services. »
En disant ces mots, le Chat
s’arracha une griffe et la donna à Henri en lui disant
: « Quand tu seras malade ou que tu te sentiras vieillir, touche
ton front avec cette griffe : maladie, souffrance, vieillesse disparaîtront
; elle aura la même vertu pour tous ceux que tu aimeras et qui
t’aimeront. »
Henri remercia
le Chat avec effusion, prit la précieuse griffe et voulut l’essayer
immédiatement, car il se sentait fatigué et souffrant.
À peine la griffe eut-elle touché son front, qu’il
se sentit frais et dispos comme s’il sortait du lit. Le Chat
sourit et dit : « À présent monte sur ma queue.
» Henri obéit. À peine fut-il sur la queue du
Chat, que cette queue s’allongea tellement qu’il se trouva
à l’autre bord du fossé.