Contes
féeriques de la comtesse de Ségur
Ourson
Chapitre II - Naissance et enfance d'OursonTrois mois après
l’apparition du crapaud
et la sinistre prédiction de la fée Rageuse, Agnella
mit au jour un garçon, qu’elle nomma Ourson, selon les
ordres de la fée Drôlette. Ni elle ni Passerose ne purent
voir s’il était beau ou laid, car il était si
velu, si couvert de longs poils bruns qu’on ne lui voyait que
les yeux et la bouche ; encore ne les voyait-on que lorsqu’il
les ouvrait. Si Agnella n’avait été sa mère,
et si Passerose n’avait aimé Agnella comme une sœur,
le pauvre Ourson serait mort faute de soins, car il était si
affreux que personne n’eût osé le toucher ; on
l’aurait pris pour un petit ours et on l’aurait tué
à coups de fourche.
Mais Agnella était sa mère, et son premier mouvement
fut de l’embrasser en pleurant.«
Pauvre Ourson, dit-elle, qui pourra t’aimer assez pour te délivrer
de ces affreux poils ? Ah ! que ne puis-je faire l’échange
que permet la fée à celui ou à celle qui t’aimera
? Personne ne pourra t’aimer plus que je ne t’aime ! »Ourson
ne répondit rien, car il dormait. Passerose pleurait aussi
pour tenir compagnie à Agnella, mais elle n’avait pas
coutume de s’affliger longtemps ; elle s’essuya les yeux
et dit à Agnella : « Chère reine, je suis si certaine
que votre fils ne gardera pas longtemps sa vilaine peau d’ours,
que je vais l’appeler dès aujourd’hui le prince
Merveilleux. –
Garde-t’en bien, ma fille, répliqua vivement la reine,
tu sais que les fées aiment à être obéies.
»
Passerose prit l’enfant,
l’enveloppa avec les langes qui avaient été préparés,
et se baissa pour l’embrasser ; elle se piqua les lèvres
aux poils d’Ourson et se redressa précipitamment.«
Ça ne sera pas moi qui t’embrasserai souvent, mon garçon,
murmura-t-elle à mi-voix. Tu piques comme un vrai hérisson
! »Ce fut pourtant
Passerose qui fut chargée par Agnella d’avoir soin du
petit Ourson. Il n’avait de l’ours que la peau : c’était
l’enfant le plus doux, le plus sage, le plus affectueux qu’on
pût voir. Aussi Passerose ne tarda-t-elle pas à l’aimer
tendrement. À mesure qu’Ourson grandissait, on lui permettait
de s’éloigner de la ferme ; il ne courait aucun danger
car on le connaissait dans le pays ; les enfants se sauvaient à
son approche ; les femmes le repoussaient ; les hommes l’évitaient
; on le considérait comme un être maudit.
Quelquefois, quand Agnella
allait au marché, elle le posait sur son âne et l’emmenait
avec elle. Ces jours-là, elle vendait plus difficilement ses
légumes et ses fromages ; les mères fuyaient, de crainte
qu’Ourson ne les approchât de trop près. Agnella
pleurait souvent et invoquait vainement la fée Drôlette
; à chaque alouette qui voltigeait près d’elle,
l’espoir renaissait dans son cœur ; mais ces alouettes
étaient de vraies alouettes, des alouettes à mettre
en pâté et non des alouettes fées.