Le lendemain, ce fut Ourson
qui s’éveilla le premier, grâce au mugissement
de la vache. Il se frotta les yeux, regarda autour de lui, se demandant
pourquoi il était dans une étable ; il se rappela les
événements de la veille, sauta à bas de son tas
de foin et courut bien vite à la fontaine pour se débarbouiller.
Pendant qu’il se lavait, Passerose, qui s’était
levée de bonne heure comme Ourson, sortit pour traire la vache
et laissa la porte de la maison ouverte. Ourson entra sans faire de
bruit, pénétra jusqu’à la chambre de sa
mère qui dormait encore et entrouvrit les rideaux du lit de
Violette ; elle dormait comme Agnella.
Ourson
la regardait dormir et souriait de la voir sourire dans ses rêves.
Tout à coup le visage de Violette se contracta ; elle poussa
un cri, se releva à demi, et, jetant ses petits bras au cou d’Ourson,
elle s’écria : « Ourson, bon Ourson, sauver Violette
! Pauvre Violette dans l’eau ! Méchant crapaud tirer Violette
! »
Et elle s’éveilla
en pleurant, avec tous les symptômes d’une vive frayeur
; elle tenait Ourson serré de ses deux petits bras ; il avait
beau la rassurer, la consoler, l’embrasser, elle criait toujours
: « Méchant crapaud ! bon Ourson ! sauver Violette !
»
Agnella,
qui s’était éveillée au premier cri, ne comprenait
rien à la terreur de Violette ; enfin elle parvint à la
calmer, et Violette raconta : « Violette promener, et Ourson conduire
Violette ; Ourson plus donner la main, plus regarder Violette. Méchant
crapaud venir tirer Violette dans l’eau ; pauvre Violette tomber
et appeler Ourson. Et bon Ourson venir et sauver Violette. Et Violette
bien aimer bon Ourson, continua-t-elle d’une voix attendrie ;
Violette jamais oublier bon Ourson. »
En disant ces mots, Violette
se jeta dans les bras d’Ourson, qui, ne craignant pas l’effet
terrifiant de sa peau velue, l’embrassa mille fois et la rassura
de son mieux. Agnella ne douta pas que ce rêve ne fût
un avertissement envoyé par la fée Drôlette ;
elle résolut de veiller avec soin sur Violette et d’instruire
Ourson de tout ce qu’elle pouvait lui révéler
sans désobéir à la fée. Quand elle eut
levé et habillé Violette, elle appela Ourson pour déjeuner.
Passerose leur apportait une jatte de lait tout frais tiré,
du bon pain bis et une motte de beurre. Violette sauta de joie quand
elle vit ce bon déjeuner.
«
Violette aimer beaucoup bon lait, dit-elle ; aimer beaucoup bon pain,
aimer beaucoup bon beurre. Violette bien contente ; aimer tout avec
bon Ourson et maman Ourson.
–
Je ne m’appelle pas maman Ourson, dit Agnella en riant, appelle-moi
maman.
–
Oh ! non, pas maman, reprit Violette en secouant tristement la tête,
maman, c’est la maman là-bas qui est perdue. Maman, toujours
dormir, jamais promener, jamais soigner Violette ; jamais parler à
Violette, jamais embrasser Violette ; maman Ourson parler, marcher,
embrasser pauvre Violette, habiller Violette… Violette aimer
maman Ourson, beaucoup, beaucoup », ajouta-t-elle en saisissant
la main d’Agnella, la baisant et la pressant ensuite contre son
cœur.
Agnella
ne répondit qu’en l’embrassant tendrement. Ourson
était attendri ; ses yeux devenaient humides ; Violette s’en
aperçut, lui passa les mains sur les yeux et lui dit d’un
air suppliant : « Ourson, pas pleurer, je t’en prie. Si
Ourson pleure, Violette pleurer aussi.
–
Non, non, chère petite Violette, je ne pleure pas ; ne pleure
pas non plus ; mangeons notre déjeuner et puis nous irons promener.
»
Ils déjeunèrent
tous avec appétit ; Violette battait des mains, s’interrompait
sans cesse pour s’écrier, la bouche pleine : «
Ah ! que c’est bon ! Violette aimer beaucoup cela ! Violette
très contente ! »
Après
le déjeuner, Ourson et Violette sortirent pendant qu’Agnella
et Passerose faisaient le ménage. Ourson jouait avec Violette,
lui cueillait des fleurs et des fraises. Violette lui dit : «
Violette promener toujours avec Ourson ; Ourson toujours jouer avec
Violette.
–
Je ne pourrai pas toujours jouer, ma petite Violette. Il faut que j’aide
maman et Passerose.
–
Aider à quoi faire, Ourson ?
–
Aider à balayer, à essuyer, à prendre soin de la
vache, à couper de l’herbe, à apporter du bois et
de l’eau.
–
Violette aussi aider Ourson.
– Tu es encore bien
petite, chère Violette ; mais tu pourras toujours essayer.
»
Quand ils rentrèrent
à la maison, Ourson se mit à l’ouvrage. Violette
le suivait partout ; elle l’aidait de son mieux, ou elle croyait
l’aider car elle était trop petite pour être réellement
utile. Mais au bout de quelques jours, elle commença à
savoir laver les tasses et les assiettes, étendre et plier
le linge, essuyer la table ; elle allait à la laiterie avec
Passerose, l’aider à passer le lait, l’écrémer,
à laver les dalles de pierre. Elle n’avait jamais d’humeur
; jamais elle ne désobéissait, jamais elle ne répondait
avec impatience ou colère. Ourson l’aimait de plus en
plus ; Agnella et Passerose la chérissaient également,
et d’autant plus qu’elles savaient que Violette était
la cousine d’Ourson.
Violette les aimait bien
aussi, mais elle aimait Ourson plus tendrement encore ; et comment
ne pas aimer un si excellent garçon qui s’oubliait toujours
pour elle, qui cherchait constamment ce qui pouvait l’amuser,
lui plaire, qui se serait fait tuer pour sa petite amie ? Agnella
profita d’un jour où Passerose avait emmené Violette
au marché, pour lui raconter l’événement
fâcheux et imprévu qui avait précédé
sa naissance ; elle lui révéla la possibilité
de se débarrasser de cette hideuse peau velue, en acceptant
en échange la peau blanche et unie d’une personne qui
ferait ce sacrifice par affection et reconnaissance.
« Jamais, s’écria
Ourson, jamais je ne provoquerai ni accepterai un pareil sacrifice
! Jamais je ne consentirai à vouer un être qui m’aimerait
au malheur auquel m’a condamné la vengeance de la fée
Rageuse ! Jamais, par l’effet de ma volonté, un cœur
capable d’un tel sacrifice ne souffrira tout ce que j’ai
souffert et tout ce que j’ai à souffrir encore de l’antipathie,
de la haine des hommes ! »
Agnella
lutta en vain contre la volonté bien arrêtée d’Ourson.
Il lui demanda avec instances de ne jamais lui parler de cet échange,
auquel il ne donnerait certes pas son consentement, et de n’en
jamais parler à Violette ni à aucune autre personne qui
lui serait attachée. Elle le lui promit après avoir combattu
faiblement, car au fond elle admirait et approuvait cette résolution.
Elle espérait aussi que la fée Drôlette récompenserait
les sentiments si nobles, si généreux de son petit protégé
en le délivrant elle-même de sa peau velue.