Quelques années se
passèrent ainsi sans aucun événement extraordinaire.
Ourson et Violette grandissaient. Agnella ne songeait plus au rêve
de la première nuit de Violette ; elle s’était
relâchée de sa surveillance et la laissait souvent se
promener seule ou sous la garde d’Ourson. Ourson avait déjà
quinze ans ; il était grand, fort, leste et actif ; personne
ne pouvait dire s’il était beau ou laid car ses longs
poils noirs et soyeux couvraient entièrement son corps et son
visage. Il était resté bon, généreux,
aimant, toujours prêt à rendre service, toujours gai,
toujours content. Depuis le jour où il avait trouvé
Violette, sa tristesse avait disparu : il ne souffrait plus de l’antipathie
qu’il inspirait ; il n’allait plus dans les endroits habités
; il v ivait au milieu des trois êtres qu’il chérissait
et qui l’aimaient par-dessus tout.
Violette avait déjà dix ans ; elle n’avait rien
perdu de son charme et de sa beauté en grandissant ; ses beaux
yeux bleus étaient plus doux, son teint plus frais, sa bouche
plus jolie et plus espiègle ; sa taille avait gagné
comme son visage ; elle était grande, mince et gracieuse ;
ses cheveux d’un blond cendré lui tombaient jusqu’aux
pieds et l’enveloppaient tout entière quand elle les
déroulait. Passerose avait bien soin de cette magnifique chevelure
qu’Agnella ne se lassait pas d’admirer. Violette avait
appris bien des choses pendant ces sept années. Agnella lui
avait montré à travailler. Quant au reste, Ourson avait
été son maître ; il lui avait enseigné
à lire, à écrire, à compter. Il lisait
tout haut pendant qu’elle travaillait. Des livres nécessaires
à son instruction s ’étaient trouvés dans
la chambre de Violette, sans qu’on sût d’où
ils étaient venus ; il en était de même des vêtements
et autres objets nécessaires à Violette, à Ourson,
à Agnella et à Passerose ; on n’avait plus besoin
d’aller vendre ni acheter à la ville voisine : grâce
à l’anneau d’Agnella, tout se trouvait apporté
à mesure qu’on en avait besoin.
Un
jour que Violette se promenait avec Ourson, elle se heurta contre une
pierre, tomba et s’écorcha le pied. Ourson fut effrayé
quand il vit couler le sang de sa chère Violette ; il ne savait
que faire pour la soulager ; il voyait bien combien elle souffrait car
elle ne pouvait, malgré ses efforts, retenir quelques larmes
qui s’échappaient de ses yeux. Enfin, il songea au ruisseau
qui coulait à dix pas d’eux.
«
Chère Violette, dit-il, appuie-toi sur moi ; tâche d’arriver
jusqu’à ce ruisseau, l’eau fraîche te soulagera.
»
Violette
essaya de marcher ; Ourson la soutenait ; il parvint à l’asseoir
au bord du ruisseau ; là elle se déchaussa et trempa son
petit pied dans l’eau fraîche et courante.
« Je vais courir à
la maison et t’apporter du linge pour envelopper ton pied, chère
Violette ; attends-moi, je ne serai pas longtemps, et prends bien
garde de ne pas t’avancer trop près du bord : le ruisseau
est profond, et, si tu glissais, je ne pourrais peut-être pas
te retenir. »
Quand Ourson fut éloigné,
Violette éprouva un malaise qu’elle attribua à
la douleur que lui causait sa blessure. Une répulsion extraordinaire
la portait à retirer son pied du ruisseau où il était
plongé. Avant qu’elle se fût décidée
à obéir à ce sentiment étrange, elle vit
l’eau se troubler et la tête d’un énorme
Crapaud apparut à la surface ; les gros yeux irrités
du hideux animal se fixèrent sur Violette, qui, depuis son
rêve, avait toujours eu peur des crapauds. L’apparition
de celui-ci, sa taille monstrueuse, son regard courroucé, la
glacèrent tellement d’épouvante qu’elle
ne put ni fuir ni crier.
«
Te voilà donc enfin dans mon domaine, petite sotte ! lui dit
le crapaud. Je suis la fée Rageuse, ennemie de ta famille. Il
y a longtemps que je te guette et que je t’aurais eue, si ma sœur
Drôlette, qui te protège, ne t’avait envoyé
un songe pour vous prémunir tous contre moi. Ourson, dont la
peau velue est un talisman, est absent ; ma sœur est en voyage
: tu es à moi. »
En disant ces mots, elle
saisit le pied de Violette de ses pattes froides et gluantes et chercha
à l’entraîner au fond de l’eau. Violette
poussa des cris perçants ; elle luttait en se raccrochant aux
plantes, aux herbes qui couvraient le rivage ; les plantes, les herbes
cédaient ; elle en saisissait d’autres.
«
Ourson, au secours ! au secours ! Ourson, cher Ourson ! sauve-moi, sauve
ta Violette qui périt ! Ourson ! Ah !… »
La fée l’emportait…
La dernière plante avait cédé ; les cris avaient
cessé… Violette, la pauvre Violette disparaissait sous
l’eau au moment où un autre cri désespéré,
terrible, répondit aux siens… Mais, hélas ! sa
chevelure seule paraissait encore lorsque Ourson accourut haletant,
terrifié. Il avait entendu les cris de Violette… et
il était revenu sur ses pas avec la promptitude de l’éclair.
Sans hésitation, sans retard, il se précipita dans l’eau
et saisit la longue chevelure de Violette ; mais il sentit en même
temps qu’il enfonçait avec elle : la fée Rageuse
continuait à l’attirer au fond du ruisseau.
Pendant qu’il enfonçait,
il ne perdit pas la tête ; au lieu de lâcher Violette,
il la saisit à deux bras, invoqua la fée Drôlette,
et, arrivé au fond de l’eau, il donna un vigoureux coup
de talon qui le fit remonter à la surface. Prenant alors Violette
d’un bras, il nagea de l’autre, et, grâce à
une force surnaturelle, il parvint au rivage, où il déposa
Violette inanimée. Ses yeux étaient fermés, ses
dents restaient serrées, la pâleur de la mort couvrait
son visage. Ourson se précipita à genoux près
d’elle et pleura. L’intrépide Ourson, que rien
n’intimidait, qu’aucune privation, aucune souffrance ne
pouvait vaincre pleura comme un enfant. Sa sœur bien aimée,
sa seule amie, sa consolation, son bonheur, était là
sans mouvement, sans vie ! Le courage, la force d’Ourson l’avaient
abandonné ; à son tour, il s’affaissa et tomba
sans connaissance près de sa chère Violette.
À ce moment, une Alouette
arrivait à tire-d’aile ; elle se posa près de
Violette et d’Ourson, donna un petit coup de bec à Violette,
un autre à Ourson, et disparut. Ourson n’avait pas seul
répondu à l’appel de Violette. Passerose aussi
avait entendu ; aux cris de Violette succéda le cri plus fort
et plus terrible d’Ourson. Elle courut à la ferme prévenir
Agnella, et toutes deux se dirigèrent rapidement vers le ruisseau
d’où partaient les cris. En approchant, elles virent,
avec autant de surprise que de douleur, Violette et Ourson étendus
sans connaissance. Passerose mit tout de suite la main sur le cœur
de Violette ; elle le sentit battre ; Agnella s’était
assurée également qu’Ourson vivait encore ; elle
commanda à Passerose d’emporter, de déshabiller
et de couch er Violette, pendant qu’elle-même ferait respirer
à Ourson un flacon de sels et le ranimerait avant de le ramener
à la ferme. Ourson était trop grand et trop lourd pour
qu’Agnella et Passerose pussent songer à l’emporter.
Violette était légère, Passerose était
robuste ; elle la porta facilement à la maison où elle
ne tarda pas à la faire sortir de son évanouissement.
Elle
fut quelques instants avant de se reconnaître ; elle conservait
un vague souvenir de terreur, mais sans se rendre compte de ce qui l’avait
épouvantée. Pendant ce temps, les tendres soins d’Agnella
avaient rappelé Ourson à la vie ; il ouvrit les yeux,
aperçut sa mère et se jeta à son cou en pleurant.
«
Mère ! chère mère ! s’écria-t-il ;
ma Violette, ma sœur bien-aimée a péri ; laissez-moi
mourir avec elle.
– Rassure-toi, mon
cher fils, répondit Agnella, Violette vit encore ; Passerose
l’a emportée à la maison pour lui donner les soins
que réclame son état. »
Ourson sembla renaître
à ces paroles ; il se releva et voulut courir à la ferme
; mais sa seconde pensée fut pour sa mère et il modéra
son impatience pour revenir avec elle. Pendant le court trajet du
ruisseau à la ferme, il lui raconta ce qu’il savait sur
l’événement qui avait failli coûter la vie
à Violette ; il ajouta que la bave de la fée Rageuse
lui avait laissé dans la tête une lourdeur étrange.
Agnella raconta à son tour comment elle et Passerose les avaient
trouvés évanouis au bord du ruisseau. Ils arrivèrent
ainsi à la ferme ; Ourson s’y précipita tout ruisselant
encore.
Violette,
en le voyant, se ressouvint de tout ; elle s’élança
vers lui, se jeta dans ses bras et pleura sur sa poitrine. Ourson pleura
aussi ; Agnella pleurait ; Passerose pleurait : c’était
un concert de larmes à attendrir les cœurs. Passerose y
mit fin en s’écriant : « Ne dirait-on pas…
hi ! hi !… que nous sommes… hi ! hi… les gens les
plus malheureux… hi ! hi !… de l’univers ? Voyez
donc notre pauvre Ourson… déjà mouillé…
comme un roseau… qui s’inonde encore de ses larmes et de
celles de Violette… Allons, enfant !… courage et bonheur
; nous voilà tous vivants, grâce à Ourson…
–
Oh ! oui, interrompit Violette, grâce à Ourson, à
mon cher, à mon bien-aimé Ourson ! Comment m’acquitterai-je
jamais de ce que je lui dois ? Comment pourrai-je lui témoigner
ma profonde reconnaissance, ma tendre affection ?
– En m’aimant
toujours comme tu le fais, ma sœur, ma Violette chérie.
Ah ! si j’ai été assez heureux pour te rendre
plusieurs services, n’as-tu pas changé mon existence,
ne l’as-tu pas rendue heureuse et gaie, de misérable
et triste qu’elle était ? N’es-tu pas tous les
jours et à toute heure du jour la consolation, le bonheur de
ma vie et de celle de notre excellente mère ? »
Violette pleurait encore,
elle ne répondit qu’en pressant plus tendrement contre
son cœur son Ourson, son frère adoptif.
« Cher Ourson, lui
dit sa mère, tu es trempé ; va changer de vêtements.
Violette a besoin d’une heure de repos ; nous nous retrouverons
pour dîner. »
Violette se laissa coucher,
mais ne dormit pas ; son cœur débordait de reconnaissance
et de tendresse ; elle cherchait vainement comment elle pourrait reconnaître
le dévouement d’Ourson ; elle ne trouva d’autre
moyen que de s’appliquer à devenir parfaite, afin de
faire le bonheur d’Ourson et d’Agnella.