Il
y avait deux ans que ces événements s’étaient
passés. Un jour, Ourson avait été couper du bois
dans la forêt ; Violette devait lui porter son dîner et
revenir le soir avec lui. À midi, Passerose mit au bras de Violette
un panier qui contenait du vin, du pain, un petit pot de beurre, du
jambon et des cerises. Violette partit avec empressement ; la matinée
lui avait paru bien longue et elle était impatiente de se retrouver
avec son cher Ourson. Pour abréger la route, elle s’enfonça
dans la forêt qui se composait de grands arbres sous lesquels
on passait facilement. Il n’y avait ni ronces ni épines
; une mousse épaisse couvrait la terre. Violette marchait légèrement
; elle était contente d’avoir pris le chemin le plus court.
Arrivée
à la moitié de sa course, elle entendit le bruit d’un
pas lourd et précipité, mais encore trop éloigné
pour qu’elle pût savoir ce que c’était. Après
quelques secondes d’attente, elle vit un énorme Sanglier
qui se dirigeait vers elle. Il semblait irrité, il labourait
la terre de ses défenses, il écorchait les arbres sur
son passage ; son souffle bruyant s’entendait aussi distinctement
que sa marche pesante. Violette ne savait si elle devait fuir ou se
cacher. Pendant qu’elle hésitait, le Sanglier l’aperçut,
s’arrêta. Ses yeux flamboyaient, ses défenses claquaient,
ses poils se hérissaient. Il poussa un cri rugissant et s’élança
sur Violette.
Par bonheur, près
d’elle se trouvait un arbre vert dont les branches étaient
à sa hauteur. Elle en saisit une des deux mains, sauta dessus
et grimpa de branche en branche jusqu’à ce qu’elle
fût à l’abri des attaques du Sanglier. À
peine était-elle en sûreté que le Sanglier se
précipita de tout son poids contre l’arbre qui servait
de refuge à Violette. Furieux de ne pouvoir assouvir sa rage,
il dépouilla le tronc de son écorce et lui donna de
si vigoureux coups de boutoir que Violette eut peur ; l’ébranlement
causé par ces secousses violentes et répétées
pouvait la faire tomber.
Elle se cramponna aux branches.
Le Sanglier se lassa enfin de ses attaques inutiles et se coucha au
pied de l’arbre, lançant de temps à autre des
regards flamboyants sur Violette. Plusieu rs heures se passèrent
ainsi : Violette, tremblante et immobile, le Sanglier tantôt
calme, tantôt dans une rage effroyable, sautant sur l’arbre,
le déchirant avec ses défenses.
Violette
appelait à son secours son frère, son Ourson chéri.
À chaque nouvelle attaque du Sanglier, elle renouvelait ses cris
; mais Ourson était bien loin, il n’entendait pas ; personne
ne venait à son aide. Le découragement la gagnait ; la
faim se faisait sentir. Elle avait jeté le panier de provisions
pour grimper à l’arbre ; le Sanglier l’avait piétiné
et avait écrasé, broyé tout ce qu’il contenait.
Pendant que Violette était en proie à la terreur et qu’elle
appelait vainement du secours, Ourson s’étonnait de ne
voir arriver ni Violette ni son dîner.
« M’aurait-on
oublié ?.. se dit-il. Non ; ni ma mère ni Violette ne
peuvent m’avoir oublié… C’est moi qui me
serait mal exprimé… Elles croient sans doute que je
dois revenir dîner à la maison !… Elles m’attendent
! elles s’inquiètent peut-être !… »
À
cette pensée, Ourson abandonna son travail et reprit précipitamment
le chemin de la maison. Lui aussi, il voulut abréger la route
en marchant à travers bois. Bientôt il crut entendre des
cris plaintifs. Il s’arrêta… écouta…
Son cœur battait violemment ; il avait cru reconnaître la
voix de Violette… Mais non… plus rien… Il allait
reprendre sa marche, lorsqu’un cri plus distinct, plus perçant,
frappa son oreille ; plus de doute, c’était Violette, sa
Violette qui était en péril, qui appelait Ourson. Il courut
du côté d’où partait la voix. En approchant,
il entendit non plus des cris, mais des gémissements, puis des
grondements accompagnés de cris féroces et de coups violents.
Le
pauvre Ourson courait, courait avec la vitesse du désespoir.
Il aperçut enfin le Sanglier ébranlant de ses coups de
boutoir l’arbre sur lequel était Violette, pâle,
défaite, mais en sûreté. Cette vue-là lui
donna des forces ; il invoqua la protection de la bonne fée Drôlette
et courut sur le Sanglier sa hache à la main. Le Sanglier dans
sa rage soufflait bruyamment ; il faisait claquer l’une contre
l’autre des défenses formidables, et à son tour
il s’élança sur Ourson. Celui-ci esquiva l’attaque
en se jetant de côté. Le Sanglier passa outre, s’arrêta,
se retourna plus furieux que jamais et revint sur Ourson qui avait repris
haleine et qui, sa hache levée, attendait l’ennemi.
Le Sanglier fondit sur Ourson
et reçut sur la tête un coup assez violent pour la fendre
en deux ; mais telle était la dureté de ses os, qu’il
n’eut même pas l’air de le sentir.
La violence de l’attaque
renversa Ourson. Le Sanglier, voyant son ennemi à terre, ne
lui donna pas le temps de se relever, et sautant sur lui, le laboura
de ses défenses et chercha à le mettre en pièces.
Pendant qu’Ourson se croyait perdu et que, s’oubliant
lui-même, il demandait à la fée de sauver Violette
; pendant que le Sanglier triomphait et piétinait son ennemi,
un chant ironique se fit entendre au-dessus des combattants. Le Sanglier
frissonna, quitta brusquement Ourson, leva la tête et vit une
Alouette qui voltigeait au-dessus d’eux : elle continuait son
chant moqueur. Le Sanglier poussa un cri rauque, baissa la tête
et s&rsq uo;éloigna à pas lents sans même se retourner.
Violette,
à la vue du danger d’Ourson, s’était évanouie
et était restée accrochée aux branches de l’arbre.
Ourson, qui se croyait déchiré en mille lambeaux, osait
à peine essayer un mouvement ; mais, voyant qu’il ne sentait
aucune douleur, il se releva promptement pour secourir Violette. Il
remercia en son cœur la fée Drôlette, à laquelle
il attribuait son salut ; au même instant, l’Alouette vola
vers lui, lui becqueta doucement la joue et lui dit à l’oreille
: « Ourson, c’est la fée Rageuse qui a envoyé
ce Sanglier ; je suis arrivée à temps pour te sauver.
Profite de la reconnaissance de Violette ; change de peau avec elle
; elle y consentira avec joie.
–
Jamais, répondit Ourson ; plutôt mourir et rester ours
toute ma vie. Pauvre Violette ! je serais un lâche si j’abusais
ainsi de sa tendresse pour moi.
–
Au revoir, entêté ! dit l’Alouette en s’envolant
et en chantant ; au revoir. Je reviendrai… et alors…
– Alors comme aujourd’hui
», pensa Ourson.
Et il monta à l’arbre,
prit Violette dans ses bras, redescendit avec elle, la coucha sur
la mousse et lui bassina le front avec un reste de vin qui se trouvait
dans une bouteille brisée. Presque immédiatement Violette
se ranima ; elle ne pouvait en croire ses yeux lorsqu’elle vit
Ourson, vivant et sans blessure, agenouillé près d’elle
et lui bassinant le front et les tempes. « Ourson, cher Ourson
! Encore une fois tu m’as sauvé la vie ! Dis-moi, ah
! dis-moi ce que je puis faire pour te témoigner ma profonde
reconnaissance.
–
Ne parle pas de reconnaissance, ma Violette chérie ; n’est-ce
pas toi qui me donnes le bonheur ? Tu vois donc qu’en te sauvant
je sauve mon bien et ma vie.
–
Ce que tu dis là est d’un tendre et aimable frère,
cher Ourson ; mais je n’en désire pas moins être
à même de te rendre un service réel, signalé,
qui te prouve toute la tendresse et toute la reconnaissance dont mon
cœur est rempli pour toi.
–
Bon, bon, nous verrons cela, dit Ourson en riant. En attendant, songeons
à vivre. Tu n’as rien mangé depuis ce matin, pauvre
Violette, car je vois à terre les débris des provisions
que tu apportais sans doute pour notre dîner. Il est tard, le
jour baisse. Si nous pouvions revenir à la ferme avant la nuit
! »
Violette essaya de se lever
; mais la terreur, le manque prolongé de nourriture l’avaient
tellement affaiblie qu’elle tomba à terre.
« Je ne puis me soutenir,
Ourson ; je suis faible ; qu’allons-nous devenir ? »
Ourson était fort
embarrassé ; il ne pouvait porter si loin Violette, déjà
grande et sortie de l’enfance, ni la laisser seule, exposée
aux attaques des bêtes féroces qui habitaient la forêt
; il ne pouvait pourtant la laisser sans nourriture jusqu’au
lendemain. Dans cette perplexité, il vit tomber un paquet à
ses pieds ; il le ramassa, l’ouvrit et y trouva un pâté,
un pain, un flacon de vin. Il devina la fée Drôlette,
et, le cœur plein de reconnaissance, il s’empressa de
porter le flacon aux lèvres de Violette ; une seule gorgée
de vin, qui n’avait pas son pareil, rendit à Violette
une partie de ses forces ; et le pain acheva de la réconforter
ainsi qu’Ourson qui fit honneur au repas. Tout en mangeant,
ils s’entretenaient de leurs terreurs passées et de leur
bonheur pr&ea cute;sent.
Cependant
la nuit était venue ; ni Violette ni Ourson ne savaient de quel
côté tourner leurs pas pour revenir à la ferme.
Ils étaient au beau milieu du bois ; Violette était adossée
à l’arbre qui lui avait servi de refuge contre le Sanglier
; elle n’osait le quitter, de crainte de ne pas retrouver dans
l’obscurité une place aussi commode.
« Eh bien, chère
Violette, ne t’alarme pas ; il fait beau, il fait chaud. Tu
es mollement étendue sur une mousse épaisse ; passons
la nuit où nous sommes ; je te couvrirai de mon habit et je
me coucherai à tes pieds pour te préserver de tout danger
et de toute terreur. Maman et Passerose ne s’inquiéteront
pas. Elles ignorent les dangers que nous avons courus, et tu sais
qu’il nous est arrivé bien des fois, par une belle soirée
comme aujourd’hui, de rentrer après qu’elles étaient
couchées. »
Violette consentit volontiers
à passer la nuit dans la forêt, d’abord parce qu’ils
ne pouvaient faire autrement, ensuite parce qu’elle n’avait
jamais peur avec Ourson et qu’elle trouvait toujours bien ce
qu’il avait décidé. Ourson arrangea donc de son
mieux le lit de mousse de Violette ; il se dépouilla de son
habit et l’en couvrit malgré sa résistance ; ensuite,
après avoir vu les yeux de Violette se fermer et le sommeil
envahir tous ses sens, il s’étendit à ses pieds
et ne tarda pas lui-même à s’endormir profondément.
Ourson était fatigué.
Le lendemain, ce fut Violette qui s’éveilla la première.
Il faisait jour ; elle sourit en voyant l’attitude menaçante
d’Ourson qui, la hache serrée dans la main droite, semblait
défier tous les sangliers de la forêt. Elle se leva sans
bruit et se mit à la recherche du chemin à suivre pour
regagner la ferme. Pendant qu’elle rôdait aux environs
de l’arbre qui l’avait abritée contre l’humidité
de la nuit, Ourson se réveilla, et, ne voyant pas Violette,
il fut debout en un instant ; il l’appela d’une voix étouffée
par la frayeur.
«
Me voici, me voici, cher frère, répondit-elle en accourant
; je cherchais le chemin de la ferme. Mais qu’as-tu donc ? tu
trembles.
– Je te croyais enlevée
par quelque méchante fée, chère Violette, et
je me reprochais de m’être laissé aller au sommeil.
Te voilà gaie et bien portante : je suis rassuré et
heureux. Partons maintenant ; partons vite, afin d’arriver avant
le réveil de notre mère et de Passerose. »
Ourson
connaissait la forêt ; il retrouva promptement la direction de
la ferme et ils y arrivèrent quelques minutes avant qu’Agnella
et Passerose fussent éveillées. Ils étaient convenus
de cacher à leur mère les dangers qu’ils avaient
courus, afin de lui éviter les angoisses de l’inquiétude
pour l’avenir. Passerose fut seule dans le secret de leurs aventures
de la veille.