Contes
féeriques de la comtesse de Ségur
Le bon petit Henri
Chapitre III - La moisson
Il marcha longtemps,
longtemps mais il avait beau marcher, il n’était pas
plus loin du pied de la montagne ni plus près du sommet que
lorsqu’il avait passé la rivière. Un autre enfant
aurait retourné sur ses pas mais le brave petit Henri ne se
découragea pas, et, malgré une fatigue extrême,
il marcha vingt et un jours sans avancer davantage. Au bout de ce
temps, il n’était pas plus découragé qu’au
premier jour.
« Dussé-je
marcher cent ans, dit-il, j’irai jusqu’à ce que
j’arrive en haut. »
À peine
avait-il prononcé ces paroles, qu’il vit devant lui un
petit Vieillard qui le regardait d’un air malin.
«
Tu as donc bien envie d’arriver, petit ? lui dit-il. Que cherches-tu
au haut de cette montagne ?
– La plante
de vie, mon bon Monsieur, pour sauver ma bonne maman qui se meurt.
»
Le petit Vieillard
hocha la tête, appuya son petit menton pointu sur la pomme d’or
de sa canne, et dit, après avoir examiné longuement
Henri :
« Ta physionomie
douce et franche me plaît, mon garçon ; je suis un des
génies de la montagne : je te laisserai avancer à condition
que tu me récolteras tout mon blé, que tu le battras,
et que tu en feras de la farine, et que tu mettras la farine en pains.
Quand tout sera récolté, battu, moulu et cuit, appelle-moi.
Tu trouveras tous les ustensiles qui te seront nécessaires
dans le fossé ici près de toi ; les champs de blé
sont devant toi et couvrent la montagne. »
Le petit Vieillard
disparut, et Henri considéra d’un œil effrayé
les immenses champs de blé qui se déroulaient devant
lui. Mais il surmonta bien vite ce sentiment de découragement,
ôta sa veste, prit dans le fossé une faucille et se mit
résolument à couper le blé. Il y passa cent quatre-vingt-quinze
jours et autant de nuits.
Quant tout fut
coupé, Henri se mit à battre le blé avec un fléau
qu’il trouva sous sa main ; il le battit pendant soixante jours.
Quand tout fut battu, il commença à le moudre dans un
moulin qui s’éleva près du blé. Il moulut
pendant quatre-vingt-dix jours. Quand tout fut moulu, il se mit à
pétrir et à cuire, il pétrit et cuisit pendant
cent vingt jours. À mesure que les pains étaient cuits,
il les rangeait proprement sur des rayons, comme des livres dans une
bibliothèque. Lorsque tout fut fini, Henri se sentit transporté
de joie et appela le génie de la montagne. Le génie
apparut immédiatement, compta quatre cent soixante-huit mille
trois cent vingt-neuf pains, craqua un petit bout du premier et du
dernier, s’approcha de Henri, lui donna une petite tape sur
la joue et lui dit :
«
Tu es un bon garçon et je veux te payer ton travail. »
Il
tira de sa petite poche une tabatière en bois, qu’il donna
à Henri en disant avec malice :
« Quand
tu seras de retour chez toi, tu ouvriras ta tabatière, tu y
trouveras du tabac comme jamais tu n’en as eu. »
Henri
ne prenait jamais de tabac et le présent du petit génie
ne lui sembla pas bien utile ; mais il était trop poli pour témoigner
ce qu’il pensait, et il remercia le Vieillard d’un air satisfait.
Le
petit Vieillard sourit, puis éclata de rire et disparut.