Contes
féeriques de la comtesse de Ségur
Le bon petit Henri
Chapitre IV - La vendange
Henri recommença
à marcher et s’aperçut avec bonheur que chaque
pas le rapprochait du haut de la montagne. En trois heures il était
arrivé aux deux tiers du chemin, lorsqu’il se trouva
arrêté par un mur très élevé qu’il
n’avait pas aperçu ; il le longea et vit avec effroi,
après trois jours de marche, que ce mur faisait le tour de
la montagne, et qu’il n’y avait pas la moindre porte,
la moindre ouverture par laquelle on pût pénétrer.
Henri s’assit par terre et réfléchit à
ce qu’il devait faire ; il se résolut à attendre.
Il attendit pendant quarante-cinq jours ; au bout de ce temps il dit
:
«
Dussé-je encore attendre cent ans, je ne bougerai pas d’ici
! »
À peine
eut-il dit ces mots, qu’un pan de mur s’écroula
avec un bruit effroyable et qu’il vit s’avancer, par cette
ouverture, un géant qui brandissait un énorme bâton.
«
Tu as donc bien envie de passer, mon garçon ? Que cherches-tu
au-delà de mon mur ?
–
Je cherche la plante de vie, Monsieur le Géant, pour guérir
ma pauvre maman qui se meurt. S’il est en votre pouvoir de me
faire franchir ce mur, je ferai pour votre service tout ce que vous
me commanderez.
– En vérité
? Eh bien, écoute : ta physionomie me plaît ; je suis
un des génies de la montagne, et je te ferai passer ce mur
si tu veux me remplir mes caves. Voici toutes mes vignes ; cueille
le raisin, écrase-le ; mets-en le jus dans mes tonneaux, et
range mes tonneaux dans mes caves. Tu trouveras tout ce qui te sera
nécessaire au pied de ce mur. Quand ce sera fait, appelle-moi.
»
Et
le Géant disparut, refermant le mur derrière lui. Henri
regarda autour de lui ; à perte de vue s’étendaient
les vignes du Géant.
«
J’ai bien ramassé tous les blés du petit Vieillard,
se dit Henri, je pourrai bien cueillir les raisins du Géant ;
ce sera un travail moins long et moins difficile de mettre le raisin
en vin que de mettre le blé en pains. »
Henri ôta
sa veste, ramassa une serpette qu’il trouva à ses pieds,
et se mit à couper les grappes et à les jeter dans des
cuves. Il fut trente jours à faire la récolte. Quand
tout fut cueilli, il écrasa le raisin et en versa le jus dans
des tonneaux, qu’il rangeait dans des caves à mesure
qu’il les remplissait ; il fut quatre-vingt-dix jours à
faire le vin. Lorsque tout le vin fut prêt, les tonneaux bien
mis en ordre, les caves bien arrangées, Henri appela le Géant,
qui apparut immédiatement, examina les tonneaux, goûta
le vin du premier et du dernier, se tourna vers Henri et lui dit :
«
Tu es un brave petit homme, et je veux te payer de ta peine ; il ne
sera pas dit que tu aies travaillé gratis pour le Géant
de la montagne. »
Il
tira de sa poche un chardon, le donna à Henri et lui dit :
« Quand
tu seras revenu chez toi, chaque fois que tu désireras quelque
chose, sens ton chardon. »
Henri trouva que
le présent n’était pas généreux,
mais il le reçut en souriant d’un air aimable. Au même
instant, le Géant siffla à faire trembler la montagne
; le mur et le Géant disparurent immédiatement, et Henri
put continuer sa route.