Contes
féeriques de la comtesse de Ségur
Le bon petit Henri
Chapitre
VII - La plante de vie
Henri salua respectueusement
le Chat et courut vers le jardin de la plante de vie, qui n’était
plus qu’à cent pas de lui. Il tremblait que quelque nouvel
obstacle ne retardât sa marche ; mais il atteignit le treillage
du jardin. Il chercha la porte et la trouva promptement, car le jardin
n’était pas grand ; mais il y avait une si grande quantité
de plantes qui lui étaient inconnues, qu’il lui fut impossible
de trouver la plante de vie.
Il
se souvint heureusement que la fée Bienfaisante lui avait dit
d’appeler le docteur qui cultivait ce jardin des fées,
et il l’appela à haute voix. À peine l’eut-il
appelé, qu’il entendit du bruit dans les plantes qui étaient
près de lui, et qu’il en vit sortit un petit homme haut
comme un balai de cheminée ; il tenait un livre sous le bras,
avait des lunettes sur son nez crochu et portait un grand manteau noir
de Docteur.
«
Que cherchez-vous, petit ? dit le Docteur en se redressant. Et comment
avez-vous pu parvenir jusqu’ici ?
–
Monsieur le Docteur, je viens de la part de la fée Bienfaisante
vous demander la plante de vie pour guérir ma pauvre maman qui
se meurt.
–
Ceux qui viennent de la part de la fée Bienfaisante, dit le petit
Docteur en soulevant son chapeau, sont les bienvenus. Venez, petit,
je vais vous donner la plante que vous cherchez. »
Il s’enfonça
dans le jardin botanique, où Henri eut quelque peine à
le suivre, parce qu’il disparaissait entièrement sous
les tiges ; enfin ils arrivèrent près d’une plante
isolée : le petit Docteur tira une petite serpette de sa petite
poche, en coupa une tige et la donna à Henri en lui disant
:
«
Voici, faites-en l’usage que vous a prescrit la fée ; mais
ne la laissez pas sortir de vos mains, car si vous la posez n’importe
où, elle vous échappera sans que vous puissiez jamais
la ravoir. »
Henri
voulut le remercier, mais le petit homme avait déjà disparu
au milieu de ses herbes médicinales, et Henri se trouva seul.
« Comment ferai-je maintenant pour arriver vite à la maison
? Si en descendant je rencontre les mêmes obstacles qu’en
montant, je risque de perdre ma plante, ma chère plante qui doit
rendre la vie à ma pauvre maman. »
Il se ressouvint heureusement
du bâton que lui avait donné le Loup. « Voyons,
dit-il, s’il a vraiment le pouvoir de me transporter dans ma
maison. »
En
disant ces mots, il se mit à cheval sur le bâton en souhaitant
d’être chez lui. Au même moment il se sentit enlever
dans les airs, qu’il fendit avec la rapidité de l’éclair,
et il se trouva près du lit de sa maman. Il se précipita
sur elle et l’embrassa tendrement, mais elle ne l’entendait
pas ; Henri ne perdit pas de temps, il pressa la plante de vie sur les
lèvres de sa maman, qui au même instant ouvrit les yeux
et jeta ses bras autour du cou de Henri en s’écriant :
«
Mon enfant, mon cher Henri, j’ai été bien malade,
mais je me sens bien à présent ; j’ai faim. »
Puis le regardant avec étonnement :
«
Comme tu es grandi, mon cher enfant ! Qu’est-ce donc ? Comment
as-tu pu grandir ainsi en quelques jours ? »
C’est que Henri était
véritablement grandi de toute la tête, car il y avait
deux ans sept mois et six jours qu’il était parti. Henri
avait près de dix ans. Avant qu’il eût le temps
de répondre, la fenêtre s’ouvrit et la fée
Bienfaisante parut. Elle embrassa Henri, et, s’approchant du
lit de la maman, lui raconta tout ce que le petit Henri avait fait
pour la sauver, les dangers qu’il avait courus, les fatigues
qu’il avait endurées, le courage, la patience, la bonté
qu’il avait montrés. Henri rougissait de s’entendre
louer ainsi par la fée ; la maman serrait son petit Henri contre
son cœur et ne se lassait pas de l’embrasser. Après
les premiers moments de bonheur et d’effusion, la fée
dit :
«
Maintenant, Henri, tu peux faire usage des présents du petit
Vieillard et du Géant de la montagne. »
Henri
tira sa tabatière et l’ouvrit ; aussitôt il en sortit
une si grande foule de petits ouvriers, pas plus grands qu’une
abeille, que la chambre en fut remplie ; ils se mirent à travailler
avec une telle adresse et une telle promptitude, qu’en un quart
d’heure ils bâtirent et meublèrent une jolie maison
qui se trouva au milieu d’un grand jardin, adossée à
un bois et à une belle prairie.
«
Tout cela est à toi, mon brave Henri, dit la fée. Le chardon
du Géant te procurera ce qui te manque, le bâton du Loup
te transportera où tu voudras, et la griffe du Chat te conservera
la santé et la jeunesse, ainsi qu’à ta maman. Adieu,
Henri, vis heureux et n’oublie pas que la vertu et l’amour
filial sont toujours récompensés. »
Henri se jeta aux genoux
de la fée ; elle lui donna sa main à baiser, lui sourit
et disparut. La maman de Henri aurait bien voulu se lever pour voir
et admirer sa nouvelle maison, son jardin, son bois et sa prairie,
mais elle n’avait pas de robe ; pendant sa maladie elle avait
fait vendre par Henri tout ce qu’elle possédait, pour
que Henri ne manquât pas de pain.
«
Hélas ! mon enfant, je ne puis me lever, dit-elle, je n’ai
ni jupons, ni robes, ni souliers.
–
Vous allez avoir tout cela, chère maman », s’écria
Henri.
Et tirant son chardon de
sa poche, il le sentit en désirant des robes, du linge, des
chaussures pour sa maman, pour lui-même, et du linge pour la
maison. Au même instant, les armoires se trouvèrent pleines
de linge, la maman se trouva habillée d’une bonne robe
de mérinos, et Henri d’un vêtement complet de drap
bleu ; il avait de bons souliers, ainsi que sa maman. Tous deux poussèrent
un cri de joie ; la maman sauta de son lit pour parcourir avec Henri
toute la maison ; rien n’y manquait, partout des meubles confortables
et simples ; la cuisine était garnie de casseroles et de marmites
; mais il n’y avait rien dedans. Henri sentit son chardon en
désirant avoir un bon dîner tout servi. Une table servie
et couverte d’une bonne soupe bien fumante, d’un bon gigot,
d’un poulet rôti, d’une bonne salade, se plaça
imm&eacu te;diatement devant eux ; ils se mirent à table et
mangèrent avec l’appétit de gens qui n’avaient
pas mangé depuis près de trois ans.
La soupe fut bien vite avalée
; le gigot y passa tout entier, puis le poulet, puis la salade. Quand
ils furent rassasiés, la maman, aidée de Henri, ôta
le couvert, lava et rangea la vaisselle, nettoya la cuisine. Puis
ils firent les lits avec les draps qu’ils trouvèrent
dans les armoires, et se couchèrent en remerciant Dieu et la
fée Bienfaisante. La maman y ajouta un remerciement sincère
pour son fils Henri. Ils vécurent ainsi très heureux,
sans jamais manquer de rien, grâce au chardon, sans souffrir
ni vieillir, grâce à la griffe, et sans jamais se servir
du bâton, car ils étaient heureux dans leur maison et
ils ne désiraient pas se transporter ailleurs.
Henri
se borna à demander à son chardon deux belles vaches,
deux bons chevaux et les choses nécessaires à la vie de
chaque jour, mais sans jamais demander du superflu, soit en vêtements,
soit en nourriture ; aussi conserva-t-il son chardon tant qu’il
vécut. On ne sait pas s’il vécut longtemps ainsi
que sa maman ; on croit que la reine des fées les rendit immortels
et les transporta dans son palais, où ils sont encore.