Ourson
marcha près d’une heure avant d’arriver à
une grande et belle ferme où il espéra trouver le travail
qu’il demandait. Il voyait de loin le fermier et sa famille assis
devant le seuil de leur porte et prenant leur repas. Il ne s’en
trouvait plus qu’à une petite distance lorsqu’un
des enfants, petit garçon de dix ans, l’aperçut.
Il sauta de son siège, poussa un cri et s’enfuit dans la
maison.
Un second enfant, petite fille de huit ans, entendant le cri de son
frère, se retourna également et se mit à jeter
des cris perçants. Toute la famille, imitant alors le mouvement
des enfants, se retourna ; à la vue d’Ourson, les femmes
poussèrent des cris de terreur, les enfants s’enfuirent,
les hommes saisirent des bâtons et des fourches, s’attendant
à être attaqués par le pauvre Ourson qu’ils
prenaient pour un animal extraordinaire échappé d’une
ménagerie. Ourson, voyant ce mouvement de terreur et d’agression,
prit la parole pour dissiper leur frayeur.
«
Je ne suis pas un ours, comme vous semblez le croire, Messieurs, mais
un pauvre garçon qui cherche de l’ouvrage et qui serait
bien heureux si vous vouliez lui en donner. »
Le
fermier fut surpris d’entendre parler un ours. Il ne savait trop
s’il devait fuir ou l’interroger ; il se décida à
lui parler.
«
Qui es-tu ? d’où viens-tu ?
–
Je viens de la ferme des Bois, et je suis le fils de la fermière
Agnella, répondit Ourson.
–
Ah ! ah ! c’est toi qui, dans ton enfance, allais au marché
et faisais peur à nos enfants ! Tu as vécu dans les bois
; tu t’es passé de notre secours. Pourquoi viens-tu nous
trouver maintenant ? Va-t’en vivre en ours comme tu as vécu
jusqu’ici.
–
Notre ferme est brûlée. Je dois faire vivre ma mère
et ma sœur du travail de mes mains ; c’est pourquoi je viens
vous demander de l’ouvrage. Vous serez content de mon travail
: je suis vigoureux et bien portant, j’ai bonne volonté
; je ferai tout ce que vous me commanderez.
–
Tu crois, mon garçon, que je vais prendre à mon service
un vilain animal comme toi, qui fera mourir de peur ma femme et mes
servantes, tomber en convulsions mes enfants ! Pas si bête, mon
garçon, pas si bête… En voilà assez. Va-t’en
; laisse-nous finir notre dîner.
–
Monsieur le fermier, de grâce, veuillez essayer de mon travail
; mettez-moi tout seul ; je ne ferai peur à personne ; je me
cacherai pour que vos enfants ne me voient pas.
–
Auras-tu bientôt fini, méchant ours ? Pars tout de suite,
sinon je te ferai sentir les dents de ma fourche dans tes reins poilus.
»
Le
pauvre Ourson baissa la tête ; une larme d’humiliation et
de douleur brilla dans ses yeux. Il s’éloigna à
pas lents, poursuivi des gros rires et des huées du fermier et
de ses gens. Quand il fut hors de leur vue, il ne chercha plus à
contenir ses larmes ; mais, dans son humiliation, dans son chagrin,
il ne lui vint pas une fois la pensée que Violette pouvait le
débarrasser de sa laide fourrure.
Il marcha encore et aperçut un château dont les abords
étaient animés par une foule d’hommes qui allaient,
venaient et travaillaient tous à des ouvrages différents.
Les uns ratissaient, les autres fauchaient, ceux-ci pansaient les chevaux,
ceux-là bêchaient, arrosaient, semaient.
« Voilà une maison où je trouverai certainement
de l’ouvrage, dit Ourson. Je n’y vois ni femmes ni enfants
: les hommes n’auront pas peur de moi, je pense. »
Ourson
s’approcha sans qu’on le vît ; il ôta son chapeau
et se trouva devant un homme qui paraissait devoir être un intendant.
« Monsieur… », dit-il.
L’homme
leva la tête, recula d’un pas quand il vit Ourson, et l’examina
avec la plus grande surprise.
«
Qui es-tu ? Que veux-tu ? dit-il d’une voix rude.
–
Monsieur, je suis le fils de la fermière Agnella, maîtresse
de la ferme des Bois.
–
Eh bien ! pourquoi viens-tu ici ?
–
Notre ferme a brûlé, Monsieur. Je cherche de l’ouvrage
pour faire vivre ma mère et ma sœur. J’espérais
que vous voudriez bien m’en donner.
–
De l’ouvrage ? À un ours ?
–
Monsieur, je n’ai de l’ours que l’apparence ; sous
cette enveloppe qui vous répugne bat un cœur d’homme,
un cœur capable de reconnaissance et d’affection. Vous n’aurez
à vous plaindre ni de mon travail ni de ma bonne volonté.
»
Pendant qu’Ourson parlait et que l’intendant l’écoutait
d’un air moqueur, il se fit un grand mouvement du côté
des chevaux ; ils se cabraient, ils ruaient. Les palefreniers avaient
peine à les retenir ; quelques-uns même s’échappèrent
et se sauvèrent dans les champs.
« C’est l’ours, c’est l’ours, criaient
les palefreniers ; il fait peur aux chevaux ! Chassez-le, faites-le
partir !
– Va-t’en ! lui
cria l’intendant. » Ourson, stupéfait, ne bougeait
pas.
« Ah ! tu ne veux pas
t’en aller ! vociféra l’homme. Attends,
méchant vagabond, je vais te régaler d’une chasse
! Holà ! vous autres, courez chercher les chiens… Lâchez-les
sur cet animal… Allons, qu’on se dépêche…
Le voilà qui détale ! »
En effet, Ourson, plus mort que vif de ce cruel accueil, s’en
allait en précipitant sa marche ; il avait hâte de s’éloigner
de ces hommes inhumains et méchants. C’était la
seconde tentative manquée. Malgré son chagrin, il ne se
découragea pas.
« Il y a encore trois ou quatre heures de jour, dit-il, j’ai
le temps de continuer mes recherches. »
Et
il se dirigea vers une forge qui était à trois ou quatre
kilomètres de la ferme des Bois. Le maître de la forge
employait beaucoup d’ouvriers ; il donnait de l’ouvrage
à tous ceux qui lui en demandaient, non par charité, mais
dans l’intérêt de sa fortune et pour se rendre nécessaire.
Il était craint, mais il n’était pas aimé
; il faisait la richesse du pays ; on ne lui en savait pas gré
parce que lui seul en profitait, et qu’il pesait de tout le poids
de son avidité et de son opulence sur les pauvres ouvriers qui
ne trouvaient de travail que chez ce nouveau marquis de Carabas. Le
pauvre Ourson arriva donc à la forge ; le maître était
à la porte, grondant les uns, menaçant les autres, les
terrifiant tous.
« Monsieur, dit Ourson en s’approchant, auriez-vous de l’ouvrage
à me donner ?
–
Certainement. J’en ai toujours et à choisir. Quel ouvrage
demand… »
Il
leva la tête à ces mots, car il avait répondu sans
regarder Ourson. Quand il le vit, au lieu d’achever sa phrase,
ses yeux étincelèrent de colère et il continua
en balbutiant :
« Quelle est cette plaisanterie
? Sommes-nous en carnaval, pour qu’un ouvrier se permette une
si ridicule mascarade ? Veux-tu me jeter à bas ta laide peau
d’ours ? ou je te fais passer au feu de ma forge pour rissoler
tes poils !
–
Ce n’est point une mascarade, répondit tristement Ourson
; c’est, hélas ! une peau naturelle, mais je n’en
suis pas moins bon ouvrier, et si vous avez la bonté de me donner
de l’ouvrage, vous verrez que ma force égale ma bonne volonté.
–
Je vais t’en donner de l’ouvrage, vilain animal ! s’écria
le maître de forge écumant de colère. Je vais te
fourrer dans un sac et je t’enverrai dans une ménagerie
; on te jettera dans une fosse avec tes frères les ours. Tu en
auras, de l’ouvrage, à te défendre de leurs griffes.
Arrière, canaille ! disparais, si tu ne veux pas aller à
la ménagerie. »
Et, brandissant son bâton,
il en eût frappé Ourson, si celui-ci ne se fût
promptement esquivé.