Ourson
marcha vers sa demeure, découragé, triste, abattu. Il
allait lentement ; il arriva tard à la ferme. Violette courut
au-devant de lui, lui prit la main, et, sans dire un mot, l’amena
devant sa mère. Là, elle se mit à genoux et dit
:
« Ma mère, je sais ce que notre bien-aimé Ourson
a souffert aujourd’hui. En son absence, la fée Rageuse
m’a tout conté, la fée Drôlette m’a
tout confirmé… Ma mère, quand vous avez cru Ourson
perdu à jamais pour vous, pour moi, vous m’avez révélé
ce que, dans sa bonté, il voulait me cacher. Je sais que je puis,
en prenant son enveloppe, lui rendre la beauté qu’il devait
avoir. Heureuse, cent fois heureuse de pouvoir reconnaître ainsi
la tendresse, le dévouement de ce frère bien-aimé,
je demande à faire l’échange permis par la bonne
fée Drôlette, et je la supplie de l’opérer
immédiatement.
– Violette ! Violette ! s’écria Ourson terrifié.
Violette, reprends tes paroles ; tu ne sais pas à quoi tu t’engages,
tu ignores la vie d’angoisses et de misère, la vie de solitude
et d’isolement à laquelle tu te condamnes, la désolation
incessante qu’on éprouve de se voir en horreur à
tout le genre humain ! Ah ! Violette, Violette, de grâce, retire
tes paroles.
– Cher Ourson, dit Violette avec calme mais avec résolution,
en faisant ce que tu crois être un grand sacrifice, j’accomplis
le vœu le plus cher à mon cœur, je travaille à
mon propre bonheur. Je satisfais à un besoin ardent, impérieux,
de te témoigner ma tendresse, ma reconnaissance. Je m’estime
en faisant ce que je fais, je me mépriserais en ne le faisant
pas.
– Arrête, Violette, un instant encore ; réfléchis,
songe à ma douleur quand je ne verrai plus ma belle, ma charmante
Violette, quand je craindrai pour toi les railleries, l’horreur
des hommes. Oh ! Violette, ne condamne pas ton pauvre Ourson à
cette angoisse. »
Le charmant visage de Violette s’attrista ; la crainte de l’antipathie
d’Ourson la fit tressaillir ; mais ce sentiment tout personnel
fut passager ; il ne put l’emporter sur sa tendresse si dévouée.
Pour
toute réponse, elle se jeta dans les bras d’Agnella et
dit : « Mère, embrassez une dernière fois votre
Violette blanche et jolie. »
Pendant
qu’Agnella, Ourson et Passerose l’embrassaient et la contemplaient
avec amour ; pendant qu’Ourson, à genoux, la suppliait
de lui laisser sa peau d’ours à laquelle il était
habitué depuis vingt ans qu’il en était revêtu,
Violette appela encore à haute voix : « Fée Drôlette
! fée Drôlette ! venez recevoir le prix de la santé
et de la vie de mon cher Ourson. »
Au même instant apparut la fée Drôlette dans toute
sa gloire, sur un char d’or massif traîné par cent
cinquante alouettes. Elle était vêtue d’une robe
en ailes de papillons des couleurs les plus brillantes ; sur ses épaules
tombait un manteau en réseau de diamants, qui traînait
à dix pieds derrière elle, et d’un travail si fin
qu’il était léger comme la gaze. Ses cheveux, luisants
comme des soies d’or, étaient surmontés d’une
couronne en escarboucles brillantes comme des soleils. Chacune de ses
pantoufles était taillée dans un seul rubis. Son joli
visage, doux et gai, respirait le contentement ; elle arrêta sur
Violette un regard affectueux : « Tu le veux donc, ma fille ?
dit-elle.
–
Madame, s’écria Ourson en tombant à ses pieds, daignez
m’écouter. Vous qui m’avez comblé de vos bienfaits,
vous qui m’inspirez une si tendre reconnaissance, vous, bonne
et juste, exécuterez-vous le vœu insensé de ma chère
Violette ? voudrez-vous faire le malheur de ma vie en me forçant
d’accepter un pareil sacrifice ? Non, non, fée charmante,
fée chérie, vous ne voudrez pas le faire, vous ne le ferez
pas. »
Tandis qu’Ourson parlait ainsi, la fée donna un léger
coup de sa baguette de perles sur Violette, un second coup sur Ourson
et dit : « Qu’il soit fait selon le vœu de ton cœur,
ma fille !… Qu’il soit fait contre tes désirs, mon
fils ! »
Au même instant, la figure, les bras, tout le corps de Violette
se couvrirent des longs poils soyeux qui avaient quitté Ourson
; et Ourson apparut avec une peau blanche et unie qui faisait ressortir
son extrême beauté. Violette le regardait avec admiration,
pendant que lui, les yeux baissés et pleins de larmes, n’osait
envisager sa pauvre Violette, si horriblement métamorphosée
; enfin il la regarda, se jeta dans ses bras, et tous deux pleurèrent.
Ourson était merveilleusement beau ; Violette était ce
qu’avait été Ourson, sans forme, sans beauté
comme sans laideur. Quand Violette releva la tête et regarda Agnella,
celle-ci lui tendit les mains.
« Merci, ma fille, ma noble et généreuse enfant
! dit Agnella.
–
Mère, dit Violette à voix basse, m’aimerez-vous
encore ?
–
Si je t’aimerai, ma fille chérie ! cent fois, mille fois
plus qu’auparavant !
-
Violette, dit Ourson, ne crains pas d’être laide à
nos yeux. Pour moi, tu es plus belle cent fois que lorsque tu avais
toute ta beauté ; pour moi, tu es une sœur, une amie incomparable,
tu seras toujours la compagne de ma vie, l’idéal de mon
cœur.